Un calvaire quotidien pour des centaines de patients
« Une sensation d'avoir des lames dans le ventre qui vont me trancher si je me penche. » Cette description glaçante est celle de Julie, infirmière de 28 ans, qui subit des douleurs intenses depuis la pose d'une prothèse en polypropylène pour soigner une hernie. Son témoignage n'est malheureusement pas isolé : depuis quelques mois, les victimes de complications liées à ces implants se multiplient de façon alarmante.
Un avocat submergé par les témoignages
L'avocat Pierre Debuisson, contacté initialement par Julie, voit désormais affluer dans son cabinet des dizaines de témoignages similaires. La robe noire a déjà recensé environ 200 victimes et s'attend « à des milliers, peut-être même des dizaines de milliers » d'autres cas. Cette estimation s'appuie sur le nombre impressionnant de prothèses herniaires posées chaque année en France – environ 200.000 interventions.
L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a renforcé sa surveillance en août 2024 face à l'augmentation des signalements. « C'est un scandale sanitaire qui a été totalement étouffé », dénonce Me Debuisson, précisant que les victimes sont « plutôt jeunes, en bonne santé, parfois même sportives ».
Julie, 28 ans : une vie à l'arrêt
Le profil de Julie correspond parfaitement à cette description. Cette infirmière « hyperactive », mère de deux enfants, gère aujourd'hui le site du collectif national formé autour de cette affaire. Son calvaire a débuté en septembre 2022 avec le diagnostic d'une éventration douloureuse. Après une première prothèse retirée en urgence à cause d'une infection pendant sa grossesse, elle subit en février 2024 la pose d'une nouvelle prothèse définitive en polypropylène.
« À partir du moment où je me suis réveillée, les symptômes ne m'ont jamais quittée », raconte-t-elle. Nausées, vomissements, passages aux toilettes incessants et crampes abdominales insupportables ont envahi son quotidien. Elle ressent également des « coups de poignard » et des décharges électriques dans une jambe.
Son chirurgien initial a balayé ses douleurs, estimant qu'elle ne souffrait « d'aucun problème postopératoire ». Un second médecin lui apprend finalement que sa prothèse a légèrement bougé dans le bas de son ventre et s'est pliée et collée sur ses intestins. La question du retrait reste en suspens en raison des risques opératoires potentiellement catastrophiques.
Sa vie s'est presque arrêtée : « J'ai un fauteuil roulant pour pouvoir participer au moins un minimum à ma vie de famille, parce que je suis obligée de m'arrêter au bout de quelques minutes si je marche. Je ne travaille plus. Et ça fait quatre ans que je n'ai pas porté mes enfants... »
Michel Delcour : une fin de vie précipitée par la souffrance
La gravité des complications pousse certaines victimes à des extrémités tragiques. Michel Delcour, 64 ans, a mis fin à ses jours en mai 2024, treize mois après la pose d'un implant pour hernie inguinale. Sa femme Fabienne se souvient : « Il a voulu se faire opérer au plus vite parce que c'était au mois d'avril et il espérait être remis pour partir à moto pendant l'été. »
Dès son réveil post-opératoire, « il était jaune, je voyais bien qu'il crevait de douleur ». Rentré chez lui le lendemain, il peine à se déplacer et fait rapidement un malaise. « Ses testicules étaient devenus mauves, c'était horrible », témoigne sa veuve.
Malgré de multiples consultations médicales, « tout le monde lui disait que c'était dans sa tête et que ce serait une boucherie d'enlever la prothèse ». La qualité de vie de ce sexagénaire sportif se dégrade rapidement : impossibilité de marcher ou de s'asseoir, brûlures dans les jambes, douleurs constantes.
« Michel a perdu jusqu'à 17 kg, notre vie intime était finie et il ne dormait plus à cause de la douleur », relate Fabienne. Son mari sombre dans une dépression profonde jusqu'à son suicide. « Je crois qu'il était convaincu qu'il ne s'en sortirait pas. Se sentir incompris l'a achevé. Pour moi, on l'a tué. »
Marie-Faustine Michel : le soulagement après le retrait
Marie-Faustine Michel, Bordelaise de 40 ans, a vu sa vie basculer le 15 mai 2025 après la pose de deux prothèses en forme de « filet ». Très vite apparaissent des douleurs dans les jambes : « une sensation de brûlure, de lames de rasoir, de décharges électriques et de courbature dans les cuisses ».
Elle ne peut marcher « plus de 20-30 mètres » ni rester debout « plus de cinq ou dix minutes ». Six mois après l'opération, chaque pas lui « paralyse le bassin ». Ses douleurs s'étendent au bas-ventre, au pubis, aux parties génitales et dans les fesses.
« Je ne fais presque plus rien avec mes deux garçons de 10 et 12 ans. J'ai acheté une trottinette électrique avec une selle pour me déplacer... », confie-t-elle. Commerciale de profession, elle est en arrêt maladie et sa vie sociale est quasi inexistante. « La pose des filets m'a volé l'année de mes 40 ans. »
Grâce au groupe Facebook des victimes de complications – qui compte près de 4.000 membres –, elle finit par trouver un chirurgien qui accepte de lui retirer les prothèses. Opérée le 3 février, elle découvre que « les filets s'étaient rétractés et me touchaient la vessie, le côlon, l'intestin grêle et le pubis. Ça m'aurait peut-être tuée à petit feu. »
Ses douleurs se dissipent presque instantanément : « Dès le lendemain, je ne ressentais plus dans les jambes cette douleur permanente de courbatures, de crampes, de décharges électriques et de brûlures. » Seul le temps permettra de savoir si des séquelles perdureront, mais l'espoir est désormais présent.
Une action collective historique en préparation
Julie, Fabienne et Marie-Faustine prendront part à la plainte collective que prépare Me Pierre Debuisson. Cette action judiciaire visera les laboratoires américains fabricants de ces prothèses, mais également les médecins, les hôpitaux, les autorités sanitaires et leurs compagnies d'assurances pour « violation du devoir d'information et de conseil ».
Cette affaire met en lumière les défaillances d'un système qui a laissé des milliers de patients souffrir dans l'indifférence générale, tandis que les signalements s'accumulaient sans déclencher d'alerte sanitaire suffisamment rapide et efficace.



