Un cri du cœur pour les structures de santé de proximité
Dans un système de santé souvent critiqué pour son manque d'humanité, les Structures d'Exercice Coordonné Participatives (SEC-Pa) représentent un espoir tangible pour les populations les plus vulnérables. Depuis 2021, une expérimentation leur a offert un budget, et après une lutte acharnée, le ministère de la Santé a garanti leur maintien pour 2026. Cependant, la pérennisation et l'élargissement de ces structures restent incertains, suscitant l'inquiétude des professionnels et des patients.
La médecine au-delà du biomédical
Je suis médecin généraliste dans une SEC-Pa, travaillant avec près de 80 autres professionnels de santé au service d'une population fortement touchée par la précarité. Chaque consultation, espacée de vingt minutes, est une intrigue à résoudre avec le patient. Mais souvent, les cas ne rentrent pas dans les cases traditionnelles. Nous adoptons le modèle biopsychosocial d'Engel, qui remplace l'approche purement biomédicale en intégrant les dimensions psychiques et sociales de la personne.
Autrement dit, nous renonçons aux images mentales bien cadrées de la faculté pour regarder les individus dans toute leur complexité, avec leurs balafres et leurs asymétries. Nous élargissons le cadre à tout ce qui gravite autour d'eux : famille, logement, emploi, traumatismes, culture. Les maîtres mots sont écoute, empathie, non-jugement, et adaptation aux priorités du patient.
La coordination, clé de voûte du soin
Malgré toute cette bonne volonté, tout ne peut pas se régler dans l'intimité du cabinet. De plus en plus, nous jouons un rôle de coordination avec d'autres intervenants, nécessitant un réseau solide et du temps dédié en dehors des consultations. Dans un système essentiellement tarifé à l'acte, cela ne va pas de soi. Pourtant, ce travail d'équipe est indispensable, loin de l'image du médecin tout-puissant exerçant seul avec son stéthoscope et son stylo.
Admettre qu'on a besoin des autres vaut pour le patient comme pour le praticien. Les SEC-Pa permettent cela, et même plus : elles favorisent l'innovation en pluriprofessionnel, la co-construction avec le patient de solutions pertinentes, comme des consultations spécifiques, des ateliers de groupe, ou des activités culturelles pour lutter contre les inégalités sociales de santé.
Des histoires qui parlent d'elles-mêmes
Je pense à Myklos, 45 ans, suivi au Centre médico-psychologique (CMP) sans médecin traitant. Grâce à un partenariat avec le CMP, j'ai pu le rencontrer dans leurs locaux, un lieu familier pour lui, avant qu'il ne vienne à mon cabinet. Il a ensuite bénéficié de l'aide de nos psychologues et médiateurs santé, trouvant réconfort dans une équipe soudée.
Je pense aussi à Jeanine, 77 ans, traumatisée après avoir été renversée par un camion. Grâce au parcours primo-chuteur, elle a participé à des ateliers de kinésithérapie et de soutien, regagnant confiance jusqu'à prendre le bus seule pour visiter sa cousine en Italie, une renaissance pour elle.
Romain, 35 ans, a enfin reçu un diagnostic adapté à son trouble du neurodéveloppement grâce à notre psychiatre salariée. Asma, 22 ans, a pu partager ses violences vécues grâce à l'interprétariat téléphonique en mahorais, et notre médiatrice santé l'a orientée vers des associations locales.
Des projets innovants en péril
Nous développons également des projets prometteurs, comme un programme de gestion du stress adapté aux patients, initialement conçu pour les internes en médecine. Alicia, notre chargée de mission, a travaillé avec des patients partenaires pour l'adapter, visant à renforcer les compétences psychosociales, cruciales pour la santé physique et mentale.
Une patiente, maman solo de quatre enfants en difficulté, a vu ses yeux s'éclairer à l'évocation de ce programme. Mais demain, devrons-nous l'annuler faute de financements ? Nous planifions aussi de prescrire des ouvrages de vulgarisation sur la santé, en partenariat avec les bibliothèques de quartier, car la culture est bénéfique pour la santé, comme le souligne l'OMS.
Un appel à la considération
Toutes ces actions rendent notre territoire attractif pour de futurs professionnels de santé, nourrissent notre motivation et permettent un travail de qualité. La menace de mettre fin aux SEC-Pa est vécue comme une violence supplémentaire par des personnes déjà éprouvées par la vie.
Pour Myklos, Jeanine, Romain, Asma et les milliers d'autres patients, je demande aux décideurs d'avoir toute la considération requise. Comme le rappellent Pickett et Wilkinson, les sociétés inégalitaires favorisent l'accession de psychopathes aux commandes. Un avertissement à méditer à l'heure des grandes décisions.



