Le système D qui contourne la loi sur les lunettes de vue
Théoriquement, obtenir des lunettes de vue nécessite une consultation chez un ophtalmologiste, une ordonnance médicale après vérification de l'absence de pathologies oculaires, puis l'achat chez l'opticien avec remboursement par la mutuelle. En réalité, depuis deux ans, un raccourci illégal prend de l'ampleur, détournant les règles de la télé-expertise médicale.
Un détournement organisé des règles médicales
Vincent Dedes, président du Syndicat national des ophtalmologistes (Snof), mène un combat contre ces dérives. « Nous avons identifié huit sociétés commerciales clairement en dehors des clous », explique-t-il. Ces entreprises – Sym Optic, Ophtacity, Plusbellemavue, Wyeexpert, Expertvision, Lyleoo, Ordoptic, Cevidentia – proposent aux opticiens un abonnement mensuel d'environ 300 euros pour les mettre en contact avec des ophtalmologistes.
Le mécanisme est simple mais illégal : « Les opticiens transmettent les mesures de réfraction aux médecins qui renvoient automatiquement une ordonnance, sans voir les patients et moyennant finance. C'est un détournement des règles de la télé-expertise qui s'apparente à un achat d'ordonnances », dénonce Vincent Dedes. Le médecin devrait normalement examiner son patient en présentiel ou en téléconsultation pour dépister d'éventuelles pathologies, et non signer automatiquement des ordonnances non conformes.
Une fraude massive qui alerte les autorités
Maxence Bizien, directeur exécutif de l'Association de lutte contre la fraude à l'assurance (Alfa), alerte : « Nous assistons à une dérive très importante dans l'optique. Le seuil d'alerte est largement atteint ». Son organisation a fait constater par huissier des pratiques illégales de certaines plateformes. « Parfois, elles délivrent tellement d'ordonnances qu'on se demande s'il y a de vrais ophtalmos ou si ce sont des robots », ajoute-t-il. Certaines promettent même des ordonnances dans l'heure pour éviter que le client ne parte sans lunettes.
Stéphanie Rist, ministre de la Santé, affirme être « pleinement consciente des dérives qui existent dans la filière visuelle de la télémédecine ». Elle a lancé en janvier une feuille de route pour « mettre de l'ordre dans cette filière visuelle, diffuser les bonnes pratiques et mettre un terme aux mauvaises ».
Le cas emblématique de Sym Optic
Sym Optic, société contre laquelle le Snof a porté plainte en décembre 2024 pour exercice illégal de la médecine et tromperie du consommateur, est depuis novembre 2025 en liquidation judiciaire. « Sym Optic produisait 70 000 ordonnances en deux ans à un rythme industriel, avec seulement deux ou trois ophtalmos. L'un d'eux était actionnaire de la société », constate Vincent Dedes. L'affaire est à l'instruction au parquet de Paris.
L'affaire a éclaté grâce à Robert Grosdidier, 68 ans, habitant du Cher, qui avait du mal à trouver un ophtalmologiste. « J'ai vu un camion mobile Sym Optic sur un parking d'Intermarché. L'opticien a mesuré ma vue et j'ai reçu une ordonnance d'un ophtalmo que je n'avais jamais vu. Leurs lunettes ne convenaient pas à ma vue. En consultant un autre ophtalmo, on m'a détecté une cataracte nécessitant une opération. J'ai porté plainte », témoigne-t-il.
Un phénomène en pleine expansion
Contrairement aux attentes, le phénomène ne régresse pas mais s'amplifie. « On estime que près de 15 % des 12 000 magasins d'opticiens, soit 1 800, ont souscrit à ces contrats d'abonnements avec des plateformes pour obtenir des ordonnances automatiques », révèle Vincent Dedes. Même des chaînes importantes comme Optical Center, avec 700 magasins, affichent : « Si vous n'avez pas d'ordonnance, on s'occupe de tout gratuitement. Ordonnances d'ophtalmologie en 48 heures ».
Pour la Sécurité sociale, ces pratiques violent le code de santé publique. Fabien Badinier, directeur du contrôle et de la lutte contre les fraudes de la Cnam, précise : « L'Assurance maladie ne peut pas prendre en charge des verres et montures obtenus sans mise en relation directe entre patient et prescripteur ».
Un préjudice financier considérable
Le débat sera au cœur des discussions à l'Assemblée nationale le 24 février lors de l'examen du projet de loi de lutte contre la fraude sociale. Le préjudice se compte en dizaines de millions d'euros. Une seule plateforme produisant 70 000 ordonnances non conformes pour des lunettes à 300 euros la paire trompe déjà l'Assurance maladie et les complémentaires pour 21 millions d'euros.
Gabrielle Prat, responsable de la lutte contre la fraude chez Alan, résume : « La télé-expertise détournée est une véritable machine à cash. On est confronté à de véritables distributeurs automatiques d'ordonnances ».
Un marché lucratif qui attire les fraudeurs
Les enquêteurs découvrent des arrangements variés : un client souhaitant acheter des lunettes de luxe à 500 euros avec seulement 300 euros de prise en charge par sa mutuelle se voit proposer une télé-expertise détournée pour obtenir une ordonnance de lentilles de contact, permettant ainsi d'acquérir les lunettes souhaitées au détriment de l'assurance.
Cette minorité de fraudeurs évolue dans un marché de l'optique en pleine croissance : 8,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024, pris en charge à 73 % par les organismes complémentaires. Plus de sept Français sur dix portent des lunettes ou des lentilles, avec une dépense moyenne passée de 450 euros en 2020 à 580 euros en 2023. Face à cette poule aux œufs d'or, certains dérapent, rendant nécessaire une opération transparence urgente.



