Mathilde Forget : arrêter de marcher face au suicide des enfants
Mathilde Forget : arrêter de marcher face au suicide des enfants

Une tribune bouleversante sur le suicide des jeunes

Le festival Effractions, consacré à la littérature contemporaine, se déroule du 18 au 22 février à la Gaîté Lyrique et d'autres lieux. À cette occasion, l'écrivaine Mathilde Forget nous a transmis un texte poignant sur le suicide des enfants, évoquant particulièrement le décès de Camélia, une lycéenne de 17 ans.

Quand le monde devrait s'arrêter

« Mardi 13 janvier, à Villeparisis-Mitry-le-Neuf, une lycéenne de 17 ans met fin à ses jours, une enquête est ouverte. » Ces mots, rapportés par les médias, marquent le début d'une histoire que la mort ne devrait pas clore. Mathilde Forget confie : « À chaque fois que j'apprends le suicide d'une personne à la radio, je me fige un instant. » Elle partage une croyance d'enfance : « Je croyais que la Terre tournait sur elle-même grâce à nos pas. Lorsque j'apprends le suicide des autres, pour que le monde s'arrête un peu, j'arrête de marcher. »

Les mots qui tuent, les silences qui étouffent

L'oncle de Camélia déclare avec amertume : « Les mots des enfants étouffés par le silence des adultes finissent par tuer. » Un constat terrible qui résonne face aux statistiques alarmantes sur le suicide des jeunes. Mathilde Forget observe : « Sur les photos, les enfants qui se suicident sourient toujours. » Cette apparente normalité masque une souffrance profonde.

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La philosophe cite Nietzsche : « La pensée du suicide est une puissante consolation, elle aide à passer plus d'une mauvaise nuit. » Mais elle s'interroge : « Comment faire lorsque de plus en plus d'enfants et d'adolescents se jettent sur la sortie de secours, ne restent pas ? » Les suicides, selon elle, disent quelque chose d'essentiel sur notre société.

Psychiatrie et contrôle social

Dans son analyse, Mathilde Forget fait référence à l'ouvrage de Jonathan M. Metzl, « Étouffer la révolte. La psychiatrie contre les Civils Rights, une histoire du contrôle social ». L'auteur y étudie comment la psychiatrie, via le DSM, fait évoluer les classifications des maladies pour mieux contrôler les corps en révolte. Metzl montre comment la schizophrénie est devenue une maladie touchant particulièrement les hommes noirs durant la lutte pour les droits civiques aux États-Unis.

De la même manière, il faut être attentif à ce que dit l'évolution du suicide de notre société. Les diagnostics psychiatriques peuvent parfois masquer des réalités sociales plus complexes.

La maladie mentale comme résistance

Mathilde Forget évoque la série « Empathie » de Florence Longpré, où un personnage diagnostiqué schizophrène révèle le mystère de sa maladie en une phrase simple : « J'ai beaucoup souffert, vous savez. » L'écrivaine souligne : « Il faut continuer d'écrire que les folles et les fous souvent ne l'étaient pas, ne le sont pas, et que ce qui déraille est aussi un acte de résistance. »

Elle cite cette formule percutante : « Les fous sont des résistants méprisés. » Pourtant, elle nuance : « Il ne faut pas penser que la maladie mentale n'existe pas. Ce serait abandonner beaucoup de personnes. » Dans la série, les patients sont effectivement malades, et le temps consacré à créer du lien avec eux apparaît souvent comme la clé de l'aide à leur apporter.

L'isolement, terreau du désespoir

« Elle était isolée », rapporte une amie de Camélia. Cette solitude semble être un facteur récurrent dans les drames adolescents. Mathilde Forget décrit une scène dans un train : un enfant colorie avec enthousiasme, débordant allègrement des contours, tandis qu'un homme d'affaires s'installe dans l'espace « no kids ».

Elle commente : « Encore le libéralisme qui nous isole les uns des autres. Et nous convainc que c'est plus agréable ainsi. » Pourtant, c'est l'enfant qui, par ses questions et son débordement, crée du lien. « Il déborde, le gamin, et ça nous lie », écrit-elle avec tendresse.

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Quand la justice ne suffit pas

Le parquet a classé sans suite l'enquête pour harcèlement scolaire concernant Camélia, faute d'éléments suffisants. Une décision qui laisse un goût d'inachevé, comme si l'histoire de la jeune fille se terminait trop tôt, sans les réponses que méritent sa mémoire et sa famille.

Mathilde Forget conclut par ce geste symbolique : « Arrêter de marcher quand les enfants se suicident pour que la Terre sache que ça ne devrait pas arriver. » Un appel à la prise de conscience collective face à une tragédie qui touche de plus en plus de jeunes.

Mathilde Forget, autrice, compositrice et interprète, a publié plusieurs romans remarqués chez Grasset et a reçu le prix Paris jeunes talents en 2014. Dans le cadre du festival Effractions, elle sera présente le jeudi 19 février de 20h30 à 21h30 à l'auditorium de la Gaîté Lyrique pour une lecture musicale intitulée « Bouleversement de la rencontre amoureuse ».