Une seconde qui a enflammé les réseaux sociaux
La scène n'a duré qu'une seconde, mais elle a suffi à embraser les réseaux sociaux. Alors que les acteurs Michael B. Jordan et Delroy Lindo se trouvaient sur la scène des Bafta – l'équivalent britannique des Césars –, une insulte raciste a retenti depuis le public : « nigga ». Négro, en français. Lindo s'est figé, les yeux écarquillés, avant d'enchaîner, impassible. Sur Instagram, TikTok et X, les réactions n'ont pas tardé. De nombreux internautes se sont indignés, exigeant des excuses, et la tension a rapidement monté autour de ce propos infâme.
L'auteur de l'insulte : un militant atteint du syndrome de Tourette
Problème majeur : l'auteur de cette insulte n'est autre que John Davidson, un Écossais connu pour son engagement en faveur des personnes atteintes du syndrome Gilles de la Tourette – dont il souffre lui-même. Ce trouble du neurodéveloppement apparaît généralement durant l'enfance, entre 6 et 8 ans, et touche plus souvent les garçons. Il affecte moins de 1 % de la population mondiale et se caractérise par des tics moteurs, comme des mouvements brusques ou des grimaces, et des tics vocaux, tels que des raclements de gorge, des reniflements ou des toussotements. Ces symptômes sont souvent associés à des troubles de l'attention, des troubles obsessionnels compulsifs et des accès de rage.
Pour John Davidson, comme pour environ 5 % des patients, ces tics s'accompagnent d'une envie irrépressible de proférer des insultes – un phénomène appelé coprolalie – ou d'effectuer des gestes obscènes, connu sous le nom de copropraxie. La vie militante de John Davidson est d'ailleurs au cœur du film I Swear, grand vainqueur de la soirée des Bafta, qui a notamment remporté le prix du meilleur acteur pour Robert Aramayo, dans le rôle de John Davidson.
Les réseaux sociaux en ébullition malgré les explications
Les excuses du comédien et maître de cérémonie Alan Cumming, qui a pris soin d'expliquer la nature de ce handicap singulier, ainsi que celles de la BBC, la chaîne publique qui diffusait l'événement, n'ont pas suffi à calmer la tempête en ligne. Chacun s'est improvisé expert : « John Davidson est un homme blanc raciste atteint du syndrome de Tourette », pouvait-on lire sur un compte comptabilisant plus de 200 000 abonnés sur X. La star américaine Jamie Foxx a même enfoncé le clou : « Il voulait dire cette merde », a-t-il asséné dans un commentaire sur Instagram. À l'évidence, celui qui a incarné Ray Charles au cinéma ne connaît rien au handicap de John Davidson.
Le Dr Andreas Hartmann, neurologue et responsable du Centre de référence dédié au syndrome Gilles de la Tourette à la Pitié-Salpêtrière, rappelle avec insistance : « Le syndrome de la Tourette se manifeste par des tics moteurs et verbaux qui sont, par définition, involontaires. Les patients passent souvent leur temps à s'excuser, par politesse ou gêne sociale, alors qu'ils n'ont aucune intention malveillante. » Contrairement aux idées reçues, les insultes proférées ne reflètent donc pas des convictions secrètes – racisme, misogynie – qui surgiraient opportunément.
Un trouble de l'inhibition, pas de la personnalité
C'est même tout l'inverse. Le patient est attiré par la transgression, par ce qui est socialement interdit. La Pr Agathe Roubertie, pédiatre et coordinatrice du Centre de compétences du syndrome de Gilles de la Tourette au CHU de Montpellier, illustre ce phénomène : « Par exemple, si la personne croise des gendarmes, elle va dire “j'ai de la drogue, j'ai de la drogue”, alors qu'elle n'en a pas et qu'elle sait parfaitement que c'est exactement ce qu'il ne faut pas dire devant des forces de l'ordre. » C'est précisément le caractère « inopportun » ou « socialement inacceptable » d'un propos, dans un contexte donné, qui déclenche le tic – et non une envie réelle de le formuler.
Le Dr Hartmann souligne un aspect crucial : « J'ai un patient qui se fait régulièrement embarquer par la police. Quand les forces de l'ordre ont la bonne idée de demander un avis médical, on arrive généralement à expliquer que ce n'est pas volontaire. On ne doit et ne peut pas sanctionner quelqu'un pour cette raison. »
Comprendre le mécanisme neurologique
Le syndrome Gilles de la Tourette est en réalité un défaut d'inhibition cérébrale. « Le cerveau n'arrive pas à filtrer ou à réprimer certains mouvements, comportements ou paroles », résume Agathe Roubertie. Sur le plan neurologique, le trouble est lié à un dysfonctionnement des ganglions de la base, des structures profondes du cerveau. Lorsque les symptômes ne s'atténuent pas avec l'âge, ils peuvent être traités en première intention par des thérapies cognitives et comportementales.
Le Dr Hartmann précise les options thérapeutiques : « Si cela ne suffit pas, des traitements antipsychotiques à faible dose peuvent être proposés. Pour des tics simples et localisés, les injections de botox donnent de très bons résultats. Et pour les cas les plus sévères, on peut envisager une stimulation cérébrale profonde, grâce à des électrodes implantées dans le cerveau. » Mais c'est avant tout la compréhension et l'acceptation de ce handicap par la société qui soulagent le mieux les patients, leur permettant de vivre avec moins de stigmatisation et de jugements hâtifs.



