Cauchemars : quand les nuits deviennent un calvaire et comment les soigner
Cauchemars : comprendre et traiter ces nuits de terreur

Cauchemars : quand les nuits deviennent un calvaire

L'histoire commence par une scène angoissante. Une jeune femme attend dans la salle d'attente d'un cabinet médical. Une voix l'appelle. C'est son tour. Elle pousse la porte, s'installe sur la table de consultation. Vêtu d'une blouse blanche, dos tourné, le médecin fouille dans les tiroirs de son armoire, puis se retourne vers elle muni d'une sorte de perceuse électrique. Le bruit strident de l'outil retentit dans la pièce. Le regard fixe, le médecin s'avance vers elle. La jeune femme est terrifiée. Que va-t-il se passer ?

Le cauchemar : un mauvais rêve qui a échoué

Elle n'en saura rien. Depuis des années, le même scénario se dessine dans son cerveau de dormeuse. Et chaque fois, alors que la menace s'approche, la jeune femme est éjectée de son rêve. Réveillée brutalement en état de panique. Ce récit, confié au docteur Jean-Baptiste Maranci, psychiatre à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP), par une patiente dont les nuits sont devenues un calvaire, illustre parfaitement la différence de nature entre un mauvais rêve et un cauchemar.

« Ce dernier est un rêve long, extrêmement précis, qui provoque généralement l'éveil immédiat avec des conséquences sur l'humeur pendant la journée, parfois envahissantes », clarifie Jean-Baptiste Maranci, psychiatre spécialiste du sujet au sein de l'équipe DreamTeam : sommeil, rêves et cognition à l'Institut du cerveau.

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Le mauvais rêve, pour sa part, associe des souvenirs traumatisants à d'autres moins chargés émotionnellement, ce qui permet de s'en détacher. Un peu comme on met de l'eau dans son vin, le sommeil dilue les frayeurs dans des éléments plus rassurants. Après un simple mauvais rêve – au sujet d'une dispute au bureau par exemple – le dormeur émerge, le matin, avec la sensation de détenir une solution ou au moins d'avoir les moyens de faire bouger la situation.

« Le cauchemar marque l'échec de ce processus physiologique vital de régulation émotionnelle nocturne. C'est un mauvais rêve qui a échoué », explique Jean-Baptiste Maranci.

La valse émotionnelle du cerveau endormi

Pour percer les mystères de la théorie de la régulation émotionnelle, l'équipe DreamTeam a eu l'idée de filmer les nuits de patients atteints d'un trouble original. Dépourvus de la paralysie qui survient normalement pendant le sommeil paradoxal, ils extériorisent ce qu'ils vivent au cours de leurs rêves. On les voit sourire, puis soudain se débattre, avant de se détendre ou d'afficher des expressions de terreur.

Regarder la vidéo de leurs nuits agitées, c'est comme voir un film en accéléré. Leurs émotions basculent d'une minute à l'autre. Positives, négatives, neutres… Une valse effrénée, bien plus rapide qu'à l'éveil. L'équipe a ainsi découvert que le cerveau semble devoir impérativement jongler entre joie et peur pour éviter qu'un cauchemar ne se forme. Trop d'émotions négatives d'un coup, et c'est l'indigestion garantie.

Guérir l'indigestion émotionnelle

L'autre avancée concerne le traitement de ce que les psychiatres appellent « la maladie des cauchemars ». Si nous sommes environ 35 % à en faire occasionnellement, leur récurrence met en péril la santé mentale de certaines personnes. Ces patients refusent de dormir pour ne pas replonger dans l'effroi et sont souvent touchés par des troubles dépressifs ou anxieux.

« Réécrire » le scénario de leurs cauchemars est alors la clé du rétablissement. Pour cela, les médecins utilisent la thérapie de la répétition par imagerie mentale (RIM). Son principe est aussi simple que déroutant. Au cours de séances avec le thérapeute, le patient est invité à associer des images positives à son cauchemar. Le plus important : ne jamais imposer d'idées au patient. C'est à lui de trouver les éléments rassurants qu'il souhaite voir s'insérer dans ses cauchemars, en se pliant à un exercice quotidien de quelques dizaines de minutes.

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Une thérapie simple aux résultats spectaculaires

Au centre ChronoS du groupe hospitalier universitaire Paris psychiatrie & neurosciences (GHU) Paris, le psychiatre Pierre Alexis Geoffroy se souvient ainsi d'un patient, travailleur du BTP témoin de la mort d'un collègue lors d'une explosion de gaz. Victime d'un syndrome de stress post-traumatique, le même cauchemar a hanté ses nuits pendant dix ans. Pour retrouver le sommeil, l'homme s'était mis à boire.

Pris en charge au GHU, on lui propose alors de modifier son histoire : il décide de remplacer dans son récit l'explosion de gaz par celle d'un cotillon avec des confettis colorés. « Ses rêves effrayants ont disparu en quelques semaines. Et presque instantanément son envie d'alcool a régressé ainsi que ses autres symptômes », raconte le médecin, encore épaté.

La patiente évoquée plus haut, tétanisée par le docteur à la perceuse, a également bénéficié d'une thérapie par RIM à hôpital de la Pitié-Salpêtrière avec le Dr Maranci. Pendant ses séances, elle a simplement visualisé une discussion banale et bienveillante avec le médecin. Et elle a cessé très rapidement de faire ce cauchemar.

La RIM réduit d'environ 70 % la quantité de cauchemars et la détresse associée. L'effet n'est donc pas garanti mais c'est la seule thérapie à avoir obtenu le grade A – le plus élevé – parmi les traitements recommandés.

Comment une méthode aussi simple peut-elle fonctionner ?

« On parle d'une théorie de la continuité : ce qui se passe le jour se poursuit la nuit », explique Pierre Alexis Geoffroy. Notre cerveau insère au cours de la nuit les éléments appris le jour. Résultat : une meilleure qualité du sommeil, moins d'insomnies, moins de dépression et d'anxiété. Soigner les rêves soigne la vie.

Et pourrait même la sauver. Dans une étude préliminaire publiée en 2023, l'équipe de Pierre Alexis Geoffroy a observé que leur apparition sonne l'alarme avant une tentative de suicide chez des patients dépressifs ou atteints de troubles anxieux. Le cauchemar serait une sorte de sentinelle capable de prédire le passage à l'acte quatre mois avant qu'il se produise. Un temps précieux pour agir et prévenir.

« Bien sûr, les mauvais rêves ou les cauchemars ne sont pas pathologiques en soi. C'est leur apparition et leur répétition dans un contexte de dépression qui doit alerter. Certains de ces patients se sentent littéralement acculés par leurs scénarios suicidaires », précise le psychiatre. Encore faut-il écouter ces signaux nocturnes pour évaluer le degré d'urgence et mettre en place un suivi renforcé des patients concernés.