Cadmium dans l'alimentation : l'Anses alerte sur l'exposition croissante des Français
Depuis plusieurs mois, le cadmium occupe une place inhabituelle dans le débat public, marqué par une tension croissante. Cette situation résulte en partie d'une campagne menée par un fabricant d'engrais russe visant à durcir la réglementation. Face à cette montée d'inquiétude, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié une expertise approfondie sur l'exposition des Français à ce métal lourd, espérant ainsi « rationaliser » les discussions selon Matthieu Schuler, directeur général délégué au pôle Sciences pour l'expertise de l'Anses.
Un constat nuancé mais préoccupant
Le rapport de 392 pages révèle que l'exposition de la population française au cadmium n'a pas diminué depuis 2011, et qu'elle a même augmenté chez les enfants. Bien que l'Anses qualifie la situation de « préoccupante », l'agence n'émet pas d'alerte sanitaire immédiate et ne réclame pas l'étiquetage des aliments. « On ne va pas exiger que soient renseignées toutes les traces de mercure, de plomb, d'argent, d'aluminium dans l'alimentation... Cela n'aurait aucun sens », explique Mathieu Schuler. L'agence identifie cependant des leviers d'action qu'elle appelle à mettre en œuvre rapidement.
Le cadmium : un métal toxique qui s'accumule
Le cadmium est un métal naturellement présent dans la croûte terrestre, dont la présence a été renforcée par les activités humaines. Classé cancérogène certain, il s'accumule dans l'organisme avec une demi-vie biologique comprise entre 10 et 30 ans, principalement dans les reins et les os. Cette accumulation peut entraîner des effets toxiques à long terme : atteintes rénales à partir de 1 µg de cadmium par gramme de créatinine dans les urines, et diminution de la densité minérale osseuse avec risque accru d'ostéoporose et de fractures.
« Environ 23 % des cas d'ostéoporose seraient attribuables à cette exposition, avec une projection pouvant aller jusqu'à 34 % de femmes affectées d'ici 2040 si les niveaux d'exposition ne diminuent pas », précise Géraldine Carne, chef de projet à l'Anses. Les coûts associés aux fractures liées à l'ostéoporose imputables au cadmium pourraient atteindre entre 300 millions et 2,6 milliards d'euros.
Une exposition qui dépasse les limites sanitaires
L'Anses a croisé plusieurs jeux de données pour mesurer l'imprégnation au cadmium, en combinant les résultats de l'étude EAT3 avec une modélisation ambitieuse intégrant toutes les voies d'exposition : alimentation, eau, air, poussières, sol, cosmétiques et tabac. Cette approche permet de simuler l'accumulation du cadmium sur l'ensemble de la vie.
Les résultats montrent que la dose journalière tolérable de 0,35 µg par kilo de poids corporel est dépassée pour 23 à 27 % des enfants, contre seulement 1,4 à 1,6 % des adultes. L'exposition moyenne chez les enfants se situe entre 0,27 et 0,28 µg/kg/jour, avec 5 % d'entre eux présentant des apports nettement supérieurs. Chez les adultes, l'exposition moyenne reste contenue entre 0,14 et 0,15 µg/kg/jour.
Les sources principales d'exposition
Pour la population générale, l'alimentation représente la principale source d'exposition au cadmium, pouvant atteindre 98 % chez les non-fumeurs. Chez les fumeurs, le tabac contribue à 43 % de l'exposition totale. Une seule cigarette contient entre 1 et 2 microgrammes de cadmium, dont environ 10 % sont absorbés par l'organisme.
Concernant l'alimentation, il n'existe pas d'aliment « coupable » unique. L'exposition résulte d'un cumul d'aliments du quotidien : les pommes de terre constituent la première source (12 à 14 %), suivies par le pain et produits de panification (10 à 12 %), puis les produits céréaliers (8 à 10 %) et les légumes. Les « céréales du petit déjeuner » ne représentent que 2 à 4 % de l'exposition chez les enfants et adolescents.
L'Anses souligne qu'il n'existe pas de différence significative entre produits issus de l'agriculture biologique et conventionnelle en matière d'exposition au cadmium. « Notre surexposition vient de nos habitudes alimentaires. Diversifier ses apports est une première solution », indique Matthieu Schuler.
Les leviers d'action identifiés
L'Anses recommande plusieurs mesures pour réduire l'exposition au cadmium :
- Limiter les apports à la source : abaisser le seuil autorisé de cadmium dans les engrais phosphatés à 20 mg/kg de P₂O₅, sans attendre l'échéance européenne de 2034.
- Améliorer les pratiques agricoles : couverture des sols, agriculture de précision, rotations intégrant des légumineuses qui sont dix fois moins contaminées que les céréales.
- Développer la sélection variétale : certaines variétés de cultures accumulent nettement moins de cadmium.
- Réduire le tabagisme : le tabac représente une source massive d'exposition, avec un paquet par jour équivalant à 2 à 4 µg de cadmium absorbés quotidiennement.
Un débat complexe sur un contaminant diffus
Le cadmium représente un défi sanitaire complexe en raison de son caractère diffus, ancien et durable. Son ubiquité, les faibles doses impliquées et son accumulation progressive rendent le sujet difficile à trancher dans le débat public. Pour les non-fumeurs, des marges de manœuvre individuelles existent : diversifier son alimentation, éviter de concentrer les sources d'exposition et privilégier les aliments à intérêt nutritionnel.
« Il faut raisonner en termes d'équilibre nutritionnel », rappelle Irène Margaritis, adjointe au directeur de l'évaluation des risques. « On ne peut pas éliminer des aliments de base, mais on peut éviter les produits les moins intéressants sur le plan nutritionnel. »
L'Anses appelle à une action coordonnée pour réduire l'exposition au cadmium, particulièrement chez les populations vulnérables, tout en maintenant une approche rationnelle et proportionnée face à ce risque sanitaire.



