Un homme de frontières et de foi au cœur de Gaza
Il s’exprime dans un français parfait, où danse un accent espagnol – un français hérité, raconte-t-il, des bancs du séminaire de Buenos Aires. Un maître lui avait dit : « Si tu aimes la philosophie, il te faut apprendre la langue dans laquelle sont écrits les textes des grands penseurs ». Il l’a fait, avant d’enseigner cette philosophie au Séminaire de Jérusalem pendant quatorze ans – « vingt minutes en français, vingt minutes en arabe », la même pensée glissant d’une langue à l’autre, à la fois duale et complète.
Le père Gabriel Romanelli est un homme de frontières. Argentin dans le monde arabe depuis trente ans, catholique dans une enclave islamiste, pasteur d’un troupeau majoritairement musulman, il est, depuis le 7 octobre 2023, le curé d’une paroisse devenue à la fois un refuge et une prison. Au plus fort des combats, sept cents réfugiés dormaient à même le sol de sa paroisse catholique de la Sainte-Famille, dans le quartier de Zeitoun, au cœur de Gaza. Parfois vingt d’une même famille dans une salle de classe, d’autres dans la maison des sœurs, quelquefois dans l’église.
Il a failli mourir quatre fois. Le 17 juillet dernier, une frappe touche le fronton de son église : trois morts, douze blessés, dont lui-même, blessé à la jambe. Il refusera d’être évacué.
Un livre de cendres et d’espoir
Il livre ce témoignage hors norme, bouleversant, dans un livre de cendres et d’espoir : Les Ruines et la Lumière (Éditions du Rocher), écrit avec Guillaume de Dieuleveult, ancien correspondant du Figaro à Jérusalem, et préfacé par le cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem. Le pape François l’appelait tous les soirs à vingt heures précises – jusqu’à l’avant-veille de sa mort. Le pape Léon XIV a pris le relais.
Le père Romanelli, lui, ne part pas. À l’heure dite, son visage en forme de lune éclaire l’écran de la visioconférence, entre la prière du matin et les jeux des enfants. On a lavé le rideau de dentelle derrière lui – immaculé. Une oasis de paix, d’amour et de stabilité, dans les ruines de Gaza.
Un quotidien de survie et de routine
Dans un entretien, le père Romanelli décrit une situation terrible malgré le cessez-le-feu du 10 octobre. « Nous ne percevons aucun signe clair de la fin de la guerre. Certes, les bombardements continus ont cessé, mais des gens continuent d’être tués. » Il explique que sa paroisse est proche de la « ligne jaune » qui sépare les civils des militaires, et que les tirs persistent.
Pour maintenir un semblant d’ordre, une routine stricte est observée : la journée commence à six heures du matin par une heure de méditation silencieuse dans l’église, suivie de la prière en arabe. L’école accueille près de 400 élèves, en majorité musulmans, loin des 2 250 avant le conflit. L’après-midi est dédié aux patronages et activités pour tous les âges.
Mais en dehors de ce cadre, les préoccupations sont vitales : obtenir de l’eau, de la lumière, du gaz. Il n’y a plus d’électricité à Gaza depuis le début de la guerre. Des générateurs diesel sont utilisés, mais un litre coûte dix euros – au plus dur, c’était vingt-cinq. Ce carburant est indispensable pour pomper et purifier l’eau pour des milliers de personnes.
La nourriture est distribuée, mais insuffisante. « Nous avons de la farine, mais il faut la tamiser parce qu’elle est pleine de vers. » Pendant presque deux ans, il n’y avait pas de gaz du tout. Les gens vivent dans des conditions précaires, certains dans leur voiture ou sous des tentes.
Une reconstruction impossible et une crise médicale
La reconstruction n’a pas commencé. « Pour reconstruire, il faudrait faire entrer du ciment, du fer, du verre, du bois – rien de tout cela n’entre. On ne peut même pas réparer les fenêtres soufflées par les explosions. » L’aide humanitaire est limitée : avant la guerre, cinq cents camions passaient chaque jour ; aujourd’hui, c’est parfois à peine cent.
La situation médicale est dramatique. Les hôpitaux fonctionnent avec des moyens limités, manquant de médicaments essentiels. La liste d’attente pour obtenir l’autorisation de sortir de Gaza pour se soigner est interminable – certains parlent de quinze à vingt mille personnes. Des gens sont morts en attendant. Les cas de cancer, non détectés pendant deux ans et demi, sont aujourd’hui condamnés.
La communauté chrétienne de Gaza : un avenir incertain
Avant la guerre, il y avait 1 017 chrétiens à Gaza, catholiques et orthodoxes confondus, dont 135 catholiques. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 569. Soixante personnes ont été perdues : vingt-trois tuées dans des bombardements, vingt-trois mortes faute de soins, quatorze décédées de vieillesse.
Le père Romanelli reste optimiste : « S’il y a un avenir pour les musulmans, pour ces deux millions trois cent mille personnes, alors oui, il y en a un pour les chrétiens palestiniens. » Mais il reconnaît la difficulté : « Quand la plupart des maisons sont détruites, quand vous avez perdu votre travail, quand tous les lieux que vous connaissiez n’existent plus… Comment espérer encore ? »
Le soutien des papes et un message de paix
Le pape François appelait presque tous les jours à vingt heures précises. « Sa voix était très faible, mais il nous a remerciés pour ce que nous faisions, nous a dit qu’il priait pour nous, nous a demandé de prier pour lui. » Le pape Léon XIV a pris le relais, manifestant sa proximité.
Le père Romanelli insiste sur l’absence de haine dans sa communauté. « Mes voisins sont profondément tristes, en détresse, mais je ne perçois pas de rancœur. Ils veulent que cela s’arrête. » Il cite un précepte : « Je préfère souffrir en faisant le bien que ne pas souffrir en faisant le mal. »
Il conclut avec un message d’espoir : « Je suis convaincu que la majorité des Palestiniens et des Israéliens veulent la paix. Cette guerre finira un jour, aucune guerre n’est éternelle. Mais quand ? Je ne sais pas. »



