Le pape Léon XIV rend hommage à saint Augustin en Algérie, une visite historique
Léon XIV en Algérie sur les traces de saint Augustin

Le pape Léon XIV rend hommage à saint Augustin en Algérie, une visite historique

« Je suis un fils de saint Augustin. » C'est par ces mots que Léon XIV s'est présenté au monde depuis le balcon de la basilique Saint-Pierre, le soir de son élection le 8 mai 2025. En se rendant en Algérie, le souverain pontife, ancien prieur général de l'ordre des Augustins, marche littéralement sur les traces du père spirituel qu'il revendique.

Une journée entière consacrée à Annaba, l'ancienne Hippone

Durant son séjour de deux jours, le pape consacre une journée complète à Annaba, l'ancienne ville d'Hippone où saint Augustin fut évêque et où il mourut en 430 à l'âge de 76 ans. C'est depuis cette terre algérienne que ce Docteur de l'Église berbère, philosophe et théologien canonisé en 1298, a conquis les esprits avec des œuvres majeures comme Les Confessions et La Cité de Dieu, qui restent des références et ont exercé une influence déterminante sur la pensée occidentale.

« Augustin d'Hippone a façonné le Moyen Âge, Luther, le jansénisme », souligne l'historien italien Giovanni Maria Vian, ancien directeur de l'Osservatore Romano. Pour Léon XIV, la pensée augustinienne représente une boussole pour notre temps, comme il l'a exprimé en début d'année dans un discours remarqué aux ambassadeurs, évoquant le nouvel ordre – ou plutôt désordre – mondial.

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La pensée d'Augustin face aux défis contemporains

Le pape puise dans la réflexion de l'évêque d'Hippone pour exprimer ses préoccupations face à « la faiblesse du multilatéralisme sur le plan international » alors que « la guerre est revenue à la mode et une ferveur guerrière se répand ». Dans son analyse, Léon XIV explique que La Cité de Dieu ne propose pas de programme politique, mais offre des réflexions précieuses sur des questions fondamentales de la vie sociale et politique.

Le souverain pontife met en garde contre les dangers dérivant de fausses représentations de l'histoire, d'un nationalisme excessif et d'une distorsion de l'idéal de l'homme d'État. « Bien que le contexte dans lequel nous vivons aujourd'hui soit différent de celui du Ve siècle, certaines analogies restent très actuelles », affirme-t-il, citant les mouvements migratoires profonds et la réorganisation des équilibres géopolitiques.

Saint Augustin contre les excès du pouvoir

La philosophe Chantal Delsol, auteure de La Tragédie migratoire et la chute des empires – Saint-Augustin et nous, explique : « Augustin critique la démesure, quelle qu'elle soit. Il honore ce qui est à taille humaine, et tous les excès l'indignent ». Son analyse de la captation de territoires par l'empire – ce que nous appelons la colonisation – est sans appel, montrant la contradiction qu'il y a pour un empereur chrétien à coloniser alors que le christianisme valorise l'autonomie des personnes et des communautés.

La réhabilitation d'une figure nord-africaine

Pour l'historien algérien Abdenasser Smail, auteur de Saint-Augustin, un Nord-Africain universel, la visite du pape à Annaba « est une manière de réparer l'histoire, qui a longtemps dissimulé la véritable origine du théologien ». Il souligne que la dimension nord-africaine d'Augustin a été occultée tant dans les représentations occidentales que dans les récits nationaux algériens contemporains.

« Ce qui est frappant aujourd'hui, c'est que cette origine nord-africaine de la modernité spirituelle reste largement sous-estimée », explique Smail. « On raconte l'histoire de la philosophie comme une succession linéaire : Athènes, Rome, Paris, Berlin. Mais on oublie un carrefour décisif : Carthage, Thagaste et Hippone ».

Un long processus de reconnaissance

La figure de saint Augustin n'a été officiellement réhabilitée en Algérie qu'au début des années 2000. Longtemps perçu par l'Algérie postcoloniale comme un suppôt de l'impérialisme romain, il a fallu attendre l'initiative de l'ancien président Abdelaziz Bouteflika, qui organisa en 2001 le premier colloque sur « Le philosophe algérien saint Augustin ».

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Cette réhabilitation s'inscrivait dans une démarche politique plus large visant à sortir du cercle des tabous des figures historiques ostracisées par la doxa officielle. C'est d'ailleurs lors de ce colloque de 2001 que fut invité le père américain Robert Francis Prevost en sa qualité de Prieur général de l'Ordre de saint Augustin – le futur pape Léon XIV.

Nouveaux jalons pour la mémoire augustinienne

La visite papale semble aujourd'hui placer de nouveaux jalons dans la reconnaissance algérienne de cette grande figure de l'Église. Le musée du site archéologique d'Hippone accueillera désormais un centre dédié à la présentation de saint Augustin utilisant des technologies modernes.

L'Algérie a déposé à l'UNESCO un dossier sur les « itinéraires augustiniens », portant sur un ensemble de sites antiques sur 1 500 kilomètres. Des agences de voyages commencent à organiser des circuits culturels sur les terres de saint Augustin, comme l'agence algéro-marseillaise Med-Voyage qui initie dès la fin avril un parcours sur ces lieux historiques.

Comme le conclut l'historien Abdenasser Smail : « Car être fier de son histoire, de saint Augustin, ne signifie pas adopter une autre foi. Cela signifie reconnaître que cette terre a produit des grandeurs multiples. Refuser cela, ce n'est pas défendre l'islam. C'est appauvrir notre propre mémoire ».