« Est-ce qu’on a le droit de se moquer de toi parce que tu as un gros ventre ? NON ! » « Est-ce qu’on a le droit de te rejeter parce que tu n’as pas la même couleur de peau que les autres ? NOOOON ! Interdit ! » « Est-ce qu’on a le droit de t’embêter parce que tu as un handicap ? BAH NOOON ! Ça va pas ou quoi ? »
Apprendre aux enfants à reconnaître et à dire non aux discriminations est tout l’objet de On est tous différents !, le nouveau livre de Mai Lan Chapiron, sorti récemment aux éditions La Martinière. On y retrouve son trait caractéristique et son humour, mais surtout sa capacité à parler aux tout-petits de choses sérieuses, tout simplement.
Un outil de prévention des violences ordinaires
Depuis la sortie du Loup en 2020, dans lequel elle aborde le thème de l’inceste, ayant elle-même été victime, l’artiste crée des « outils de prévention des violences », à l’image de C’est mon corps, devenu une référence auprès des familles et des écoles. Avec son association Mille miettes, elle se déplace aussi dans les établissements afin de poursuivre cet engagement pour la protection de l’enfance. Nous avons rencontré Mai Lan Chapiron fin septembre.
Interrogée sur le point de départ de ce nouveau livre, elle explique : « Quand il a été question de se demander quel thème aborder, j’ai pensé aux discriminations parce que ce sont des violences pas toujours identifiées comme telles. Chez les enfants, ce sont souvent des violences ordinaires, comme des blagues, des remarques… Ils pointent les différences – ce qui est assez normal chez les petits –, ils peuvent aussi répéter des choses qu’ils entendent. C’était important pour moi que les enfants identifient ça comme quelque chose de potentiellement blessant et d’anormal. »
Un message pour les enfants et les adultes
Mai Lan Chapiron ne pense pas qu’il soit difficile de faire comprendre le concept de discrimination à un enfant. « Je n’en ai pas l’impression. C’est expliqué très simplement : on n’a pas le droit de t’embêter, de se moquer de toi, de te rejeter, de moins bien te traiter pour qui tu es… Comme ça s’adresse aux tout-petits, il a fallu aller à l’essence du problème. L’objectif est de faire savoir aux enfants qu’il y a des choses qui font mal sans parfois qu’on ne le sache ou qu’on ne s’en rende compte. Tout comme le droit d’avoir mal. Ce n’est pas parce que ça fait rigoler tout le monde que je dois le laisser passer. J’ai le droit d’être blessé. »
Le livre s’adresse également aux adultes. « Forcément, puisqu’un livre, surtout pour le petit âge comme ça, va être lu avec un adulte. Ça nous amène à discuter, à réfléchir ensemble et à revisiter notre propre attitude. Mes propos ont-ils été constructifs ou blessants ? Si c’est le cas, je vais m’excuser et expliquer que je n’aurais pas dû le dire comme ça. Récemment, une femme m’a dit que mes livres sont émancipateurs et je crois que c’est pour ça que les enfants les adorent, parce que ça leur donne de la force. Cela les informe et leur donne leurs droits. Ce sont de petits talismans de pouvoir. »
Parler aux enfants dès le plus jeune âge
Ces livres s’adressent aux enfants dès 2 ans. Pour l’autrice, il est fondamental d’aborder ces sujets le plus tôt possible. « On peut comprendre beaucoup de choses dès la naissance. Et on peut parler aux enfants sérieusement. C’est les considérer comme des sujets capables de comprendre des notions considérées comme compliquées pour eux. »
À propos de C’est mon corps, qui apprend aux enfants à protéger leur intimité, elle confie : « Je voyais que les adultes avaient encore peur, qu’ils n’arrivaient pas à aborder ces sujets et à prévenir les enfants. Cela peut être impressionnant et vertigineux de le faire. C’est pour ça que j’ai fait C’est mon corps, qui est un livre de prévention des violences sexuelles. L’adulte peut y faire passer les informations de base à un enfant, de façon rigolote et détendue : identifier ses parties intimes et l’interdiction d’y toucher. C’est devenu une référence parce qu’il dit les vraies choses aux enfants et ne fait pas peur aux adultes. »
Un succès qui répond à un manque
Le succès en librairie de ses livres prouve-t-il que les parents manquaient de supports pour aborder ces sujets ? « Sur le sujet des violences sexuelles, oui. Ces livres manquaient, du moins quand j’ai commencé en 2020. Peu disaient vraiment les choses, c’était toujours un peu dissimulé, édulcoré, pour que ce ne soit pas trop choquant ou trop dur, et on peut le comprendre. J’ai eu besoin de dire des choses vraies car de par mon expérience, les vraies informations m’ont manqué. Je n’avais pas besoin qu’on vienne me raconter tout ça à travers un monde imaginaire, puis que j’en fasse la transcription moi-même. Un enfant victime d’agressions sexuelles a besoin d’informations concrètes, de comprendre ce qu’il vit. Si j’avais eu ça enfant, ça aurait changé ma vie. Je n’aurais pas perdu tout ce temps à tourner en spirale dans ma tête, à en devenir presque folle. »
Mai Lan Chapiron a été victime d’agression sexuelle à l’âge de 7 ans. « Ensuite, je suis restée dans mon silence parce que je ne comprenais rien. Je ne savais même pas comment en parler, si j’avais le droit, si j’avais raison de me sentir mal, si ça allait faire exploser ma famille, si c’était de ma faute… Toutes ces questions tournaient en boucle et faisaient très peur. Je me sentais extrêmement mal. Être en état de stress ne peut pas aider un enfant à bien grandir, c’est complètement toxique. J’en ai parlé à ma mère quand j’avais 13 ans, et elle n’a rien fait. Dans 92 % des cas, l’adulte à qui l’enfant révèle des faits ne fait rien [« seules 8 % des victimes ont bénéficié d’un soutien social positif », rapportait la CIIVISE en 2023]. C’est un chiffre extrêmement parlant. Il faut dire aux enfants que s’ils parlent à un adulte et qu’il ne fait rien, ce n’est pas de leur faute, c’est lui qui a tort. »
Des interventions en classe et un engagement citoyen
Ses livres ont été recommandés lors des révélations des scandales du périscolaire. « Les miens mais aussi beaucoup d’autres qui sont parus depuis le mouvement #MeTooInceste. C’est mon corps a permis à des enfants de révéler des faits. J’ai beaucoup de témoignages de parents qui m’écrivent et me remercient car le livre a aidé leur enfant à sortir du silence. »
Avec son association Mille miettes, elle fait de la prévention dans les classes. « Quand j’ai commencé à aller dans les écoles, c’était plutôt pour faire l’expérience de ces outils, voir s’ils fonctionnaient en collectivité. Je me suis rendu compte du côté vertueux de ce travail dans le sens où chaque intervention était magique. Au début, je sentais que les personnes qui me faisaient venir étaient convaincues de la démarche mais étaient encore un peu frileuses. Et à chaque fin de séance, ils voyaient que les enfants étaient informés, super contents, fiers, même, et que personne ne pleurait. Les enfants adorent qu’on leur fasse confiance. On se dit que ces sujets ne sont pas pour eux, mais si, c’est important de leur en parler. Je pense que tous ces adultes craignaient d’introduire une forme de sexualité adulte dans les oreilles de ces enfants alors que ce n’est pas le cas. On vient leur donner des règles de sécurité. »
Mai Lan Chapiron participe régulièrement aux mobilisations initiées par Andréa Bescond Place Vendôme, à Paris, pour la lutte contre les violences sexuelles. « C’est vraiment historique ce qui se passe en ce moment. On se bat pour les droits des enfants depuis des années et on n’est pas nombreux. Le mouvement enfantiste se sent un peu seul. Après la mort de Lyhanna, il y a eu un grand soulèvement. Tout le mouvement féministe nous a aussi rejoint car cette mobilisation est aussi contre la domination, contre le patriarcat qui autorise, banalise et crée une forme d’impunité sur ces violences terribles et désastreuses sur les vies de victimes. Je participe à ce rassemblement pour que les choses avancent. J’embrasse ce mouvement citoyen qui fait pression pour que ça change aussi bien au niveau de la loi, mais surtout pour avoir une politique publique et des budgets pour. On voit bien que tous les budgets réduisent comme peau de chagrin depuis quelques années. Il faut donc une pression incroyable pour faire changer les choses. »
À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, elle juge important de porter cette voix. « C’est important de militer tout le temps, qu’importe la période, parce que dès qu’on ne parle plus de ce sujet, c’est comme s’il disparaissait. Et à chaque fois qu’il revient tout le monde s’étonne des chiffres, des conséquences. Des milliers de personnes témoignent depuis de nombreuses années, des décennies. Ils sont entendus, les gens s’en offusquent, puis ils disparaissent. Et il faut recommencer à chaque fois. Campagne ou pas, c’est vraiment une parole qui doit être tout le temps mise en avant. Les enfants sont les premiers oubliés. Si je concentre tout mon travail vers l’enfance, c’est vraiment parce qu’ils sont les adultes de demain. Ça doit être notre projet numéro un, notre devoir à tous. C’est à nous, adultes, de s’organiser pour tous les enfants. »
Bientôt des outils pédagogiques pour les enseignants
La productrice Mélissa Theuriau a récemment filmé des séances de prévention de Mai Lan Chapiron dans les écoles afin de créer des modules qui seront intégrés à la formation des enseignants sur les plateformes de l’éducation nationale. Il existera un module adapté pour l’école maternelle et un autre pour l’élémentaire.
« Je suis très heureuse parce que je pense que les profs encore frileux ont besoin de voir comment se passe une séance, d’entendre les mots qu’on utilise et de voir la réaction des enfants », estime Mai Lan Chapiron.