Vincent Lahouze, éducateur et écrivain, réagit dans une tribune poignante à la mort de Louis, 17 ans, battu à mort par un groupe d’adolescents également placés dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Il confie avoir menti à des enfants, non par malveillance, mais pour gagner du temps, repousser une nuit difficile, ou maintenir un espoir fragile. « J’ai déjà regardé un adolescent droit dans les yeux en lui disant, ça va aller. Alors que je n’en savais rien. J’ai déjà promis, on va trouver une solution. Alors que je savais qu’il n’y avait plus de place nulle part », écrit-il.
Un système qui fabrique de l’instabilité
Lahouze décrit un quotidien où les professionnels bricolent de l’espoir avec des moyens dérisoires : listes d’attente interminables en pédopsychiatrie, établissements saturés, équipes épuisées, éducateurs qui quittent le métier. « Nous parlons de sécurité affective à des enfants qui changent de lieux de vie, de référents, d’établissements, de psychologues, de juges, parfois plusieurs fois en quelques années, quelques mois », déplore-t-il. Il souligne que ce sont souvent les adultes qui disparaissent de la vie des enfants, par mutation, fin de contrat ou épuisement.
La mort de Louis, symptôme d’un abandon collectif
Pour l’éducateur, la mort de Louis n’est pas un accident isolé. « Louis n’est pas seulement mort sur un chantier. Louis est mort dans un pays qui demande à la protection de l’enfance de réparer des enfances fracassées avec des moyens qui s’amenuisent d’année en année », affirme-t-il. Il pointe le manque de structures spécialisées, les délais de soins psychiques comptés en mois d’attente, et l’alerte ignorée des professionnels depuis des années. « Louis est mort dans un pays qui découvre la protection de l’enfance uniquement lorsqu’un enfant cesse définitivement d’avoir besoin d’être protégé », ajoute-t-il.
La honte d’être réduit à l’impuissance
Lahouze confie avoir honte, non d’être éducateur, mais de voir son métier devenu « celui de l’impuissance organisée ». Il dénonce la pression mise sur des équipes extraordinaires pour maintenir un système qui se fissure, et le recours à la notion de vocation pour masquer le manque de postes, de formations, de places adaptées et de moyens humains. « Honte que l’on parle si souvent de vocation, comme si ce mot pouvait remplacer des postes, des formations, du temps », écrit-il. Il rappelle que ceux qui ont tué Louis venaient aussi de foyers, et que le système participe à ces tragédies.
Un appel à ne pas abandonner les plus fragiles
Malgré tout, des milliers d’éducateurs continuent chaque jour à préparer des petits-déjeuners, accompagner des adolescents, désamorcer des colères, écouter des confidences. « Ils le feront parce qu’ils aiment profondément ce métier. Ils le feront malgré tout. Mais aimer un métier ne devrait jamais obliger à accepter qu’il soit abandonné », insiste Lahouze. Il conclut que protéger un enfant ne peut reposer uniquement sur le dévouement des accompagnants : « Une société qui confie ses enfants les plus fragiles à des professionnels a le devoir de leur donner les moyens de réussir. Sinon, elle ne protège pas ses enfants. Elle protège simplement sa conscience. »



