Au deuxième jour du procès pour tentative de meurtre à Monaco, la victime témoigne
« Quand on voit sa force incroyable à la barre, on comprend mieux pourquoi elle a survécu. » À la barre du tribunal criminel, le père de Fanny (le prénom a été modifié) se montre profondément admiratif, comme beaucoup dans la salle d’audience. Au deuxième jour du procès de Jean-Charles Mulini pour tentative de meurtre à Monaco, la Monégasque de 27 ans a témoigné avec dignité, caractère, répondant du tac au tac aux avocats de la défense. Non sans une certaine ironie à leur égard.
Avec précision, elle est revenue sur ce funeste matin du 17 avril 2022 lorsque Jean-Charles Mulini lui a asséné 34 coups de couteau au sein du huis clos conjugal. « Je suis réveillée par un liquide chaud et épais [du sang, N.D.L.R.]. Il était au-dessus de moi, agité, et criait : “Tu m’as trahi”. J’ai réussi à attraper le poignard dans les mains pour éviter les coups. Il a visé à plusieurs reprises le cœur. J’ai crié d’arrêter. »
Elle lève ses mains manucurées et dévoile les stigmates aux juges et jurés. D’autres cicatrices lézardent aujourd’hui un corps meurtri. Commencée dans la chambre conjugale, la scène d’horreur se poursuit dans le couloir, jusque dans la chambre du fils de l’accusé, absent ce matin-là. « Je lui ai alors dit que j’étais enceinte pour déclencher une réaction. » Les coups de couteau cessent. Débute une négociation de plusieurs heures, dans un état de faiblesse extrême, jusqu’à l’arrivée des secours vers 12 heures, alertés par le père de l’accusé.
« Vous a-t-il paru maître de ses mouvements ? », questionne le président Jérôme Fougeras-Lavergnolle, allusion aux anxiolytiques que Jean-Charles Mulini prétend avoir absorbé en quantité au moment des faits. « Complètement, c’était réfléchi », affirme-t-elle, tout comme elle balaye la thèse d’un « suicide collectif », un temps brandie. Pour elle, c’est sa volonté d’enfin se séparer de lui qui a provoqué le passage à l’acte.
Une relation toxique marquée par l'emprise
Amorcée en 2019 et d’abord heureuse, la relation s’est rapidement avérée « toxique » selon elle, surtout début 2020, après une première séparation durant laquelle elle a entretenu une relation éphémère avec un autre homme. Fanny décrit des violences psychologiques récurrentes – « j’étais insultée et rabaissée » – mais aussi physiques – « il m’étranglait, me tirait les cheveux, m’a aussi étouffé avec un coussin ».
« Il me demandait de supprimer mes réseaux sociaux, m’interdisait de me maquiller, m’imposait des limites sur ma tenue ou de filmer mes trajets pour éviter que je parle à quelqu’un. » Jusqu’à la surveiller sur son lieu de travail, au Casino de Monte-Carlo, comme en témoignera une cadre de la SBM. Pire, dit-elle, il l’obligeait un temps à dormir dans la cave pour ne pas dévoiler leur relation sentimentale à son fils, née d’une précédente union, et risquer de le perturber.
Les nombreux proches de Fanny qui ont témoigné à la barre sont unanimes : de nature « solaire », la jeune femme s’est progressivement « éteinte et isolée » au contact d’un accusé qu’ils ont, finalement, tous peu connu. Certains ressentent de la « culpabilité » de ne pas avoir décelé davantage ; d’autres parlent « d’impuissance ».
« J’ai très vite compris que ce Monsieur cochait toutes les cases du pervers narcissique […] Elle a été découpée en petits morceaux par un barbare », témoigne le père qui, avec son épouse, a mis en place « une stratégie pour recapter l’attention de (s)a fille ». Notamment en lui proposant un poste dans son cabinet médical.
La défense tente de minimiser les violences
En défense, via leurs questions et dans un périlleux jeu d’équilibriste vis-à-vis de la victime, Mes Bergonzi et Giordano s’attellent à démontrer une tout autre dynamique de couple, dont le caractère toxique serait partagé. S’appuyant, entre autres, sur le témoignage de l’ex-compagne de l’accusé, et mère de son fils, avec qui la relation aurait été sans accroc.
« Je ne regrette pas ces 6 ans avec lui. Il a pu se montrer possessif et jaloux, jamais dans l’excès, mais n’a jamais été violent envers moi », a-t-elle juré à la barre. À l’instar des proches de l’accusé, qui ont dressé la veille un portrait dithyrambique de celui-ci, elle a décrit un papa aimant. Ils abordent, aussi, le jour du drame en insistant sur les « compresses et gestes de soins » apportés par l’accusé après son acte.
« C’était à ma demande », répond Fanny. « Il vous a aussi apporté un verre d’eau », rebondit Me Giordano. « Ha oui trop sympa, merci », ironise Fanny. « Pourquoi ne vous a-t-il pas tué au moment où vous êtes sur le lit, affaiblie après ces longues heures ? », demande Me Bergonzi. Fanny, agacée : « Je ne suis pas dans sa tête, posez-lui la question ! En tout cas, l’intention y était ».
En droit, la qualification d’homicide volontaire suppose que soient réunis au moins un élément matériel ainsi qu’une intention de donner la mort. Un second point qui devrait être central lors de l’interrogatoire de l’accusé prévu ce jeudi. Les experts en psychologie et psychiatrie apporteront, dans la foulée, un éclairage sur la psyché complexe de l’accusé.
« Il y a eu un avant et un après »
« Je donnerai ma version des faits, demain (lire ce jeudi) », a déclaré Jean-Charles Mulini. L’accusé, semble-t-il soucieux d’apparaître sous un meilleur jour que lors de l’instruction, s’est montré élogieux à l’égard de Fanny. « Avec le recul, je suis conscient qu’elle m’a vraiment aidé pour mon fils et qu’elle m’a sauvé. C’est une personne que j’aimais vraiment. Avec elle, il y avait un après. La victime, c’est bien elle, pas moi. Je m’excuse encore et je suis là pour prendre mes responsabilités. J’espère qu’elle continuera à avancer même si elle subit encore des séquelles et des soins psychologiques. »
Sur ce point, justement, Fanny a rapidement retrouvé l’amour et eu un enfant. La vie après avoir tutoyé la mort. « J’ai retrouvé des relations normales et je suis bien entourée », explique-t-elle, sobrement. Les cauchemars, pourtant, restent réguliers. « Elle dira toujours aux autres que ça va, mais je sais très bien que ça n’ira jamais. Il y a eu un avant et un après », juge l’une de ses meilleures amies.



