Un procès historique pour des violences policières présumées
Près de six ans après les faits, Frédéric se souvient avec une précision glaçante de cette journée du 7 mars 2020. L'ancien magistrat, aujourd'hui âgé de 66 ans, affirme avoir été violemment agressé par des forces de l'ordre lors de l'acte 69 des Gilets jaunes à Lyon. Ce lundi marque l'ouverture d'un procès crucial devant le tribunal correctionnel de Lyon, où un agent de police est jugé pour « violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique ».
Le récit d'une journée de « carnage »
« Ce jour-là, on avait rendez-vous à 14 heures, place Bellecour », se remémore Frédéric. Selon son témoignage, la manifestation avait été interdite quelques minutes avant son départ, une information que les manifestants ignoraient. « À partir de 14h08, ça a été un carnage. Il y a eu 28 blessés, dont au moins huit au visage par des tirs de LBD. La police s'est déchaînée, comme elle le faisait tous les samedis à l'époque », assène-t-il.
Frédéric se trouvait alors à proximité d'un magasin. « Lors de la première charge, trois policiers sont venus me taper à coups de matraque et de coups de pied dans la tête. J'ai essayé de me protéger en me mettant contre la vitrine. » Lorsque les agents s'éloignent, il se relève « gonflé de partout ». Aux urgences, les soignants constatent « un nombre important d'ecchymoses » et lui attribuent deux jours d'ITT. « Ma main était tellement abîmée que j'avais peur d'avoir des os cassés », se souvient-il.
Une instruction judiciaire longue et complexe
Quelques semaines après les faits, Frédéric porte plainte et est reçu par l'IGPN en août 2020. En avril 2022, le parquet de Lyon ouvre une information judiciaire. Au cours de l'instruction, le policier mis en cause s'est défendu en expliquant que l'ancien magistrat avait eu un comportement « menaçant », affirmant par ailleurs qu'il était « un leader des gilets jaunes ». Une version que l'intéressé conteste catégoriquement.
« Je ne bougeais pas, j'étais dans un coin. Ils auraient pu passer sur le trottoir sans problème », affirme Frédéric, en s'appuyant sur des images fournies par d'anciens manifestants. Ancien juge prud'homal, âgé de 60 ans au moment des faits, il rappelle que son casier judiciaire était vierge. « Si j'avais été menaçant, pourquoi ne pas m'avoir simplement interpellé ? », interroge-t-il.
Des révélations troublantes sur les circonstances
Selon des sources proches du dossier, le major et quatre agents de sa section auraient décidé de charger « tout seuls » à ce moment-là, sans ordre explicite. Devant la juge d'instruction, le responsable de la section a évoqué son comportement par la fatigue liée aux nombreux maintiens de l'ordre. « La seule chose que j'ai faite, c'est demander aux policiers de baisser leur arme », assure Frédéric, s'appuyant sur le fichier vidéo à disposition de la justice.
Il a découvert plus tard qu'un des agents avait tiré 39 fois au LBD ce jour-là. « Un jeune de 16 ans a eu la mâchoire arrachée », rappelle-t-il avec émotion.
Le rôle crucial des preuves vidéo
« Sans les images, enregistrées par un autre manifestant, l'affaire n'aurait jamais abouti devant un tribunal », insiste Frédéric. Une autre vidéo - celle d'une caméra-piéton d'un policier - confirme la version de la victime. On y entend également un agent commenter la scène de violences, une fois terminée, en parlant de Frédéric comme du « vieux ». « Putain, le vieux qui gueulait, il a mangé ! », lance l'agent.
Les attentes de la victime et les conséquences durables
À l'approche du procès, Frédéric espère « des réponses ». « J'aimerais comprendre ce que j'ai fait pour mériter autant de haine », se questionne-t-il. Il attend surtout « un message clair » avec une « réponse ferme de la justice ». « L'usage de la force doit être proportionné au but recherché. À l'origine, la police est là pour protéger les manifestants », souligne-t-il.
Syndicaliste, Frédéric participait régulièrement aux manifestations et suivait le mouvement des Gilets jaunes depuis ses débuts. S'il affirme avoir auparavant été témoin de violences policières, ce 7 mars 2020 a marqué une rupture profonde. « C'est la première fois qu'elles me visaient », affirme-t-il. Et ça n'a pas été sans conséquences psychologiques durables.
Aujourd'hui, il manifeste encore régulièrement, mais avec une appréhension palpable. « En manif, je repère les compagnies d'intervention, avec les deux liserés bleus sur le casque. Quand je les vois, je change de côté et je fais très attention. » Contacté, l'avocat du policier mis en cause n'avait pas répondu aux sollicitations au moment de la publication de cet article.