Procès du cannabis à Bordeaux : l'ancien patron des stups évoque la rupture de 2015
Procès cannabis Bordeaux : l'ex-patron des stups témoigne

L'ancien patron des stups face à son passé judiciaire

Ce mardi, le tribunal correctionnel de Bordeaux a entamé l'examen approfondi des personnalités des dix-huit prévenus impliqués dans l'affaire colossale des quinze tonnes de cannabis. Cette procédure judiciaire historique met en cause les méthodes controversées de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants, autrefois désigné sous le sigle Ocrtis. Pour la première fois depuis le début des audiences, François Thierry, commissaire divisionnaire âgé de cinquante-sept ans, a accepté de monter à la barre pour s'exprimer publiquement.

Une carrière policière marquée par l'innovation

Vêtu d'un costume sombre et portant une écharpe sur les épaules, l'ancien directeur des stups a évoqué d'une voix grave et posée son parcours professionnel exceptionnel. Après des études de droit rigoureuses, il réussit le concours exigeant des commissaires de police. Ses premières affectations opérationnelles au sein de la Police judiciaire l'ont conduit successivement à Nantes puis à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe. « C'est sur ce territoire d'outre-mer que j'ai pu me confronter directement aux techniques d'infiltration sophistiquées du FBI », a-t-il précisé devant la cour attentive.

En 2006, François Thierry prend la direction du Service d'infiltration et d'assistance technique, une unité spécialisée dans les opérations clandestines. « J'ai immédiatement cherché à mettre en œuvre des procédures que j'avais observées lors de mes missions internationales. À cette époque, le montage des infiltrations en France restait encore assez balbutiant et perfectible », a-t-il développé avec franchise. Quatre années plus tard, en 2010, il accède au poste stratégique de chef de l'Ocrtis, avec pour mission principale de déployer le projet ambitieux nommé Myrmidon.

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Le projet Myrmidon et son indicateur clé

Cette opération d'envergure consistait à placer sous surveillance étroite des livraisons massives de stupéfiants grâce au recrutement et au pilotage d'indicateurs infiltrés. L'un d'eux, Sofiane Hambli, âgé de cinquante ans, présente un profil radicalement différent. Son parcours chaotique débute précocement lorsqu'il apprend les rudiments du trafic de drogue à vingt-et-un ans, incarcéré dans une prison madrilène où il côtoie des réseaux criminels corses, marseillais et lyonnais.

Né à Mulhouse, cet homme a été profondément marqué durant son enfance par le meurtre violent de son père dans un bar. Sa vie alterne depuis lors entre périodes d'incarcération, cavales internationales et activités professionnelles légales ou illégales. Il se lance notamment dans l'immobilier, le négoce de véhicules et surtout l'importation à grande échelle de cannabis, trafic qui lui permet d'amasser une fortune considérable tout en alimentant un casier judiciaire déjà chargé de neuf condamnations.

En 2009, depuis sa cellule en Espagne, Sofiane Hambli est recruté comme source confidentielle par François Thierry lui-même. Il deviendra progressivement la pierre angulaire incontournable du projet Myrmidon, contribuant significativement aux succès retentissants qui ont forgé la réputation du policier. Cette collaboration fructueuse prend brutalement fin en 2015 avec la saisie inattendue de sept tonnes de cannabis par les services des douanes françaises sur le boulevard Exelmans à Paris.

La rupture profonde et ses conséquences

« Cet événement a constitué une rupture profonde dans ma carrière », a concédé François Thierry avec gravité. Mis en cause pour ses relations jugées trop étroites avec son indicateur privilégié, le policier quitte alors l'univers des stups et est muté vers la Sous-direction antiterroriste en tant qu'adjoint. Après un renvoi devant le conseil de discipline interne, il écope d'un blâme officiel. En 2016, le parquet général de Paris lui retire son habilitation cruciale de police judiciaire pour une durée de trois ans, jusqu'en 2019.

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« J'ai finalement rejoint en 2021 le cabinet du directeur général de la police nationale », a-t-il indiqué. Il occupe désormais des fonctions liées à la transformation numérique de l'institution. « Je n'exerce plus aucune activité judiciaire directe. Et je n'en exercerai probablement plus jamais », a-t-il livré avec une certaine amertume. Acquitté en 2024 par la cour criminelle de Lyon dans une affaire distincte concernant une fausse garde à vue organisée pour son indicateur, François Thierry entame à Bordeaux ce qui pourrait être la dernière étape de son long marathon judiciaire.

Une audience aux témoins limités

Le commissaire divisionnaire aurait pu légitimement redouter des circonstances d'audience particulièrement complexes. Cependant, Sofiane Hambli, actuellement incarcéré au Maroc, ne comparaîtra pas à la barre des témoins. Par ailleurs, ni la défense des prévenus ni le parquet de Bordeaux – qui avait pourtant requis un non-lieu en faveur du policier pendant la phase d'instruction – n'ont estimé nécessaire de faire citer les enquêteurs des douanes ou les magistrats directement impliqués dans les opérations Myrmidon.

François Thierry avait pourtant assuré à plusieurs reprises avoir étroitement associé le parquet de Paris, alors dirigé par le procureur François Molins, à toutes les décisions opérationnelles. Ce dernier maintient quant à lui une version contradictoire, affirmant avec insistance qu'on ne lui avait pas communiqué l'intégralité des informations cruciales. Cette divergence fondamentale ajoute une couche supplémentaire de complexité à un procès déjà extrêmement technique et chargé émotionnellement.