La justice française se mobilise après les révélations Epstein
Alors que les autorités américaines ont rendu publics plusieurs millions de documents liés à l'enquête sur le pédocriminel Jeffrey Epstein, décédé, la justice française s'organise activement. Selon un communiqué officiel du parquet de Paris, que Le Point a pu consulter, des magistrats référents ont été spécifiquement désignés pour examiner d'éventuelles infractions impliquant des ressortissants français dans cette affaire internationale.
Une exploitation coordonnée des nouveaux documents
Le parquet indique travailler désormais « à l'exploitation des documents nouvellement diffusés », en coordination étroite avec le Parquet national financier et en lien avec la direction nationale de la police judiciaire. L'objectif est clair : ouvrir des enquêtes sur les éléments susceptibles de caractériser des infractions pour lesquelles la loi française serait applicable. Cette démarche systématique vise à ne laisser aucun élément pertinent inexploité.
Trois nouvelles procédures déjà engagées
Dans le même temps, le parquet de Paris révèle avoir été saisi de trois affaires distinctes, démontrant l'ampleur des ramifications françaises.
- Première affaire : Le 10 février, le ministère des Affaires étrangères a signalé l'apparition du nom de Fabrice Aidan, secrétaire des Affaires étrangères principal, dans les documents américains. Une enquête a été ouverte pour consultation de sites pédopornographiques en ligne, confiée à l'Office central pour la répression des violences aux personnes (Ocrvp).
- Deuxième affaire : Le 11 février 2026, une plainte a été déposée par une femme de nationalité suédoise contre Daniel Siad. Elle l'accuse de faits de nature sexuelle, qualifiés de viols, susceptibles d'avoir été commis en France en 1990. Le parquet analyse cette plainte au regard des autres éléments portés à sa connaissance.
- Troisième affaire : Le 12 février, le parquet de Paris a récupéré, sur dessaisissement du parquet de Thonon-les-Bains, une plainte visant le chef d'orchestre Frédéric Chaslin pour des faits de harcèlement sexuel présumés en 2016. La procédure est actuellement en cours de réception et d'analyse approfondie.
Le dossier Jean-Luc Brunel réexaminé pièce par pièce
L'enjeu central demeure la réanalyse complète du dossier judiciaire concernant Jean-Luc Brunel, figure française longtemps présentée comme l'un des proches d'Epstein. Le parquet procède à « une réanalyse intégrale du dossier d'instruction » dans lequel M. Brunel avait été mis en examen, dossier clôturé par un non-lieu suite à son décès en juillet 2023. L'objectif est d'en extraire toute pièce susceptible d'être utilement réexploitée dans un nouveau cadre d'enquête.
Pour rappel, l'information judiciaire avait été close par une ordonnance de non-lieu en raison du décès de Jean-Luc Brunel, alors qu'aucune autre personne n'avait été mise en examen. L'origine de cette procédure française remonte à l'été 2019, suite à des signalements d'associations comme « Innocence en danger » et « Femme et libre », évoquant de possibles complicités françaises.
Un faisceau d'indices internationaux accablants
Une plaignante accusait Jean-Luc Brunel de viol dans les années 1980, alors qu'elle était tout juste majeure et travaillait dans le mannequinat. L'enquête, confiée à l'Ocrvp, avait révélé que Brunel était un ami proche d'Epstein, offrait des emplois de mannequins à des jeunes filles précaires et se serait livré à des actes sexuels avec des mineures aux États-Unis, dans les îles Vierges américaines, à Paris et dans le sud de la France.
Plusieurs témoins avaient décrit des soirées marquées par une forte consommation d'alcool et de cocaïne, dans une atmosphère qualifiée de prostitution et de « climat de violences sexuelles ». La gérante de Karin Models avait confirmé l'organisation de fêtes dans des boîtes de nuit et dans l'appartement de Brunel avenue Haussmann entre 1999 et 2004. Les enquêteurs soupçonnaient également l'entrepreneur d'avoir conservé une participation dans la société MC2 pour recruter des jeunes filles de 14 à 18 ans.
Des échanges étroits et révélateurs avec Epstein
L'analyse criminelle s'est appuyée sur des procès-verbaux, des courriels, des répertoires d'Epstein et les visas du passeport de Brunel. Epstein apparaissait comme le donneur d'ordres, demandant régulièrement l'emploi du temps et la localisation de Brunel, qui s'exécutait volontairement. Aucune conversation ne faisait explicitement état de relations sexuelles, mais les deux hommes échangeaient sur l'âge des jeunes filles.
Dix femmes avaient mis en cause Jean-Luc Brunel, évoquant pour certaines des pertes de connaissance après avoir été contraintes de boire, puis des pénétrations sexuelles imposées, parfois alors qu'elles n'étaient pas encore majeures. Brunel avait été interpellé en décembre 2020 à Roissy alors qu'il s'apprêtait à embarquer pour Dakar sans billet retour et avec une importante somme d'argent liquide. Mis en examen pour viol sur mineur, il avait été placé en détention provisoire avant d'être retrouvé mort dans sa cellule en février 2022.
Le parquet de Paris conclut son communiqué en affirmant que « tout élément nouveau sera évidemment pris en compte dans le traitement des investigations entreprises », soulignant ainsi sa détermination à poursuivre les investigations malgré les obstacles.



