Une délation en 1943 : comment une lettre a scellé le destin de la famille Fogel
Délation en 1943 : le destin tragique de la famille Fogel

Une délation anonyme aux conséquences tragiques

« Le Juif Robert Fogel travaille à l’hôpital Broussais, où il est en contact avec des non-Juifs. Il ne respecte pas les ordonnances en vigueur et s’affiche sans son étoile jaune… » Ces mots, extraits d'une lettre adressée au Commissariat général aux questions juives en février 1943, portent la signature « Une Française au service de la justice ». Cette délation, apparemment banale dans le contexte de l'époque, allait pourtant avoir des conséquences dramatiques et irréversibles.

Le poids d'une jalousie meurtrière

À quoi tenait une vie humaine en ce mois de février 1943 ? Plusieurs vies, en réalité, puisque ces accusations émanaient d'une jeune femme prénommée Charlotte, rongée par la jalousie après avoir surpris son compagnon, Robert Fogel, au lit avec une autre femme. Cette vengeance personnelle, transformée en dénonciation officielle, allait provoquer la déportation de presque toute la famille Fogel. Les parents de Robert, Robert lui-même et son jeune frère Paul furent emportés dans la tourmente de la Solution finale.

La quête de mémoire d'un descendant

Quatre-vingts ans plus tard, Benjamin, petit-fils de Paul Fogel, plonge dans les témoignages des rescapés du convoi 53. Ce convoi particulier transporta Paul et Robert de Drancy vers le camp d'extermination de Sobibor. Benjamin, qui a connu son grand-père marqué par le syndrome du rescapé, entreprend un travail de mémoire complexe. Certains survivants ont laissé des témoignages, d'autres sont restés silencieux, obligeant les descendants à reconstituer le puzzle familial par eux-mêmes, à travers archives et recherches minutieuses.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

L'évasion improbable du convoi 53

Les frères Fogel ne parvinrent jamais à Sobibor. Durant leur internement à Drancy puis à Beaune-la-Rolande, ils firent la rencontre déterminante de Sylvain Kaufmann, un homme obsédé par l'idée de s'évader. Son projet : creuser des ouvertures dans les planchers des wagons de déportation. Cette obsession devint contagieuse. Après un premier échec entre Drancy et Beaune-la-Rolande, l'évasion réussit finalement entre Drancy et Sobibor. Treize personnes, dont Robert et Paul Fogel, sautèrent dans l'inconnu, bravant les gardes nazis et l'hostilité même de certains internés.

Pour Robert et Paul, qui avaient perdu à jamais l'insouciance de leur jeunesse, les derniers mots de leur père Armand résonnèrent comme un testament : « Prenez soin de vous, mes enfants. Robert, je te confie ton frère. » Ces paroles les accompagnèrent au moment où ils se laissèrent glisser par l'ouverture pratiquée dans les planches du wagon.

Deux approches pour raconter l'indicible

Face à des destins brisés et défigurés par la Shoah, les descendants d'aujourd'hui adoptent différentes stratégies narratives. Vincent Jaury, dans son ouvrage Archive de Berthe Bendler publié chez Grasset en janvier, a choisi la voie de l'enquête historique et du souvenir personnel concernant sa grand-mère. Benjamin Fogel, après avoir mené ses propres recherches approfondies, a quant à lui opté pour la fiction romanesque. Son pari : reconstituer littérairement les étapes obligées de cette survie – l'internement dans les camps français, l'horreur du voyage de déportation, puis la cavale et la traque dans une Allemagne nazie quadrillée.

Le pari réussi d'une transmission par la fiction

Ce pari audacieux s'avère une réussite remarquable. Le romancier parvient à prendre le relais du chercheur, insufflant de la vie, de l'émotion et de la chair à ce qui fut pourtant invivable, incroyable et profondément injuste. Il redonne une humanité palpable à ces destins fraternels broyés par l'histoire. « Maintenant qu'il est mort, notre seule manière de veiller sur lui est de raconter son histoire », conclut Benjamin Fogel, résumant ainsi l'impératif de transmission qui anime son travail.

L'ouvrage Les Évadés du convoi 53, de Benjamin Fogel, est publié aux éditions Gallimard (304 pages, 21 €). Il offre une contribution essentielle à la mémoire de la Shoah et à la compréhension des mécanismes de survie et de résistance.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale