Mémoire oubliée : les 3 300 travailleurs indochinois internés au camp d'Agde (1940-1943)
Travailleurs indochinois internés au camp d'Agde (1940-1943)

Un chapitre méconnu de l'histoire locale : l'internement des travailleurs indochinois à Agde

C'est un épisode historique largement occulté qui refait surface aujourd'hui. Entre septembre 1940 et décembre 1943, pas moins de 3 300 travailleurs indochinois ont été internés au camp d'Agde, dans l'Hérault. Leur histoire, longtemps restée dans l'ombre, fait désormais l'objet d'une exposition hommage organisée par l'Association pour la mémoire du camp d'Agde (AMCA), du jeudi 23 au jeudi 30 avril en salle du Chapitre.

La réquisition de 20 000 travailleurs pour l'effort de guerre

Leur parcours commence en 1939, lorsque la France réquisitionne 20 000 travailleurs indochinois pour remplacer les ouvriers partis au front. Issus des provinces du Tonkin, de Cochinchine et d'Annam, ces hommes sont acheminés vers la métropole dans des conditions extrêmement difficiles. "Ils ont voyagé par bateau, à fond de cale, sans autorisation de monter sur le pont, mangeant à dix dans la même gamelle", rappelle Hélène Pascual, secrétaire de l'AMCA.

Initialement logés aux Baumettes, la prison de Marseille encore en construction, ils sont ensuite dispersés dans le sud de la France. Leur rémunération est dérisoire : un franc par jour, alors qu'un ouvrier français moyen gagnait six francs de l'heure à cette époque.

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L'internement administratif après l'Armistice de 1940

La situation bascule avec la signature de l'Armistice de juin 1940. Alors que leur présence n'est plus nécessaire avec le retour des ouvriers du front, des milliers de travailleurs indochinois se retrouvent coincés en France. Un blocus maritime imposé par les Britanniques en Asie complique encore leur rapatriement.

Le gouvernement français utilise alors un décret-loi de novembre 1938, autorisant l'internement administratif des étrangers jugés "indésirables" pour des raisons d'ordre public ou de sécurité nationale. "On a donc placé ces travailleurs indochinois dans des camps, à Toulouse, Marseille ou Agde", explique Hélène Pascual.

Des conditions de vie extrêmement difficiles

Au camp d'Agde, les conditions de vie sont particulièrement rudes. "Ils se plaignaient de leurs conditions de vie. Ils avaient faim, froid, l'hygiène était déplorable...", témoigne la secrétaire de l'AMCA. Pourtant, malgré ce régime militaire, les internés bénéficient d'une certaine liberté de mouvement.

Christian Camps, historien agathois, précise : "Ils avaient le droit de sortir. On retrouve les Indochinois dans des domaines viticoles, employés dans des travaux de terrassement à Bessan." Des liens se tissent même avec la population locale, comme en témoignent les célébrations de la fête du Têt (Nouvel An vietnamien) sur la Promenade d'Agde en 1940 et 1941.

Une intégration culturelle malgré tout

Les archives révèlent des moments d'échange culturel surprenants. "Les Indochinois avaient même formé une clique avec des instruments de musique prêtés par des soldats tchèques et venaient jouer lors des tournois de joutes", raconte Christian Camps. Au moins deux mariages entre des Indochinois et des Agathoises ont été célébrés durant cette période.

Un rapatriement retardé de près de dix ans

Le démantèlement du camp d'Agde fin 1943 marque le transfert des travailleurs vers d'autres camps, notamment à Bédarieux ou Lodève. Mais leur retour au pays est encore retardé par les événements en Indochine à partir de 1946. Certains ne retrouveront leur patrie qu'en 1954, près de dix ans après leur départ initial.

L'historien Christian Camps regrette le manque de documentation officielle : "C'est l'État, via le ministère du Travail, qui gérait directement ces travailleurs... si bien que localement, nous n'avons aucune liste à disposition." Cette absence d'archives contribue à l'oubli de cette page d'histoire.

Une exposition pour raviver la mémoire

L'exposition "Immigrés malgré eux" propose un programme complet :

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  • Vernissage jeudi 23 avril à 18h en salle du Chapitre
  • Conférence et témoignages vendredi 24 avril à 18h à la médiathèque
  • Projection du film "Công Binh, la longue nuit indochinoise" samedi 25 avril à 18h au Travelling
  • Concert classique et chants vietnamiens mercredi 29 avril à 18h à Saint-Sever

Cette initiative de l'AMCA vise à rendre justice à ces hommes dont le sacrifice et les souffrances sont longtemps restés dans l'ombre de l'histoire officielle. Une mémoire collective à préserver pour les générations futures.