Trafic d'œuvres d'art à Alès : neuf prévenus jugés ce vendredi
Trafic d'œuvres d'art à Alès : neuf prévenus jugés

Neuf prévenus comparaissent ce vendredi 16 octobre devant le tribunal correctionnel d'Alès pour escroquerie en bande organisée, blanchiment et travail dissimulé dans le cadre d'un trafic international d'œuvres d'art. Selon l'enquête, des Alésiens ont vendu pour près de 630 000 € de mobilier, dont des pièces signées Giacometti, qui a ensuite été revendu plus de 2 M€ sur le marché international.

Une instruction longue et complexe

Au terme d'une instruction particulièrement longue, les neuf prévenus sont renvoyés devant le tribunal correctionnel d'Alès. Tous sont mis en cause pour des faits d'escroquerie en bande organisée, de blanchiment et de travail dissimulé. Le banc des prévenus compte des personnes issues des quartiers populaires, des antiquaires, un gérant de société et divers intermédiaires, mais aucun galeriste ni responsable de salles de vente.

L'enquête a été pilotée par la brigade de recherches d'Alès en co-saisine avec le groupe d'intervention régional (GIR). En 2016, les enquêteurs ont reçu des signalements du service de renseignement financier Tracfin, qui mettait en évidence des transferts de sommes importantes effectués par des personnes déclarant peu ou pas de revenus. En janvier 2017, un coup de filet a permis l'interpellation d'une douzaine de suspects à Alès et dans plusieurs départements du sud de la France.

Des ventes aux prix qui s'envolent

Le dossier ne concerne ni vol ni recel d'objets précieux, mais uniquement la vente et l'achat d'œuvres d'art dont l'authenticité est remise en cause, dans des conditions jugées opaques. Ainsi, des Alésiens auraient vendu à la célèbre salle de vente Christie's une paire de chaises « Picasso » pour 100 000 €. Elles ont transité par la Grande-Bretagne avant d'être à nouveau cédées pour un montant inconnu. À chaque transaction, les prix s'enflamment.

Les enquêteurs ont reconstitué les circuits financiers des différents protagonistes qui ne déclaraient pas leur activité. Au final, les Alésiens auraient vendu pour près de 630 000 € de mobilier, notamment des pièces signées Giacometti, à plusieurs galeries d'art ou salles de ventes parisiennes. Après des mouvements financiers complexes avec de nombreux intermédiaires, les chaises, tables et fauteuils de luxe ont trouvé acquéreurs, le plus souvent à l'étranger, pour un montant total de près de 2 M€.

Des œuvres « inauthentiques » mais vendues par des professionnels

Une grande table octogonale, modèle aux caryatides, a été vendue en Italie pour 700 000 €, un prix jugé « modique » compte tenu de la rareté du produit. À titre de comparaison, une table de ce type a été achetée par un collectionneur brésilien pour près de 3,6 M€ en 2005, et trois autres issues de la collection Givenchy ont été vendues pour 11,2 M€ en 2017. Les enquêteurs s'interrogent : « Pourquoi un professionnel réputé, travaillant à l'international, a bradé une telle œuvre ? » Peut-être parce qu'il connaissait l'aspect inauthentique de la table. L'instruction n'a pas avancé sur cette piste ni réclamé l'appui des spécialistes de l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC).

En 2014, à Anduze, une paire de chaises « Picasso » et une paire de fauteuils « tête de lionnes », refusées par Christie's après le rapport d'un expert déclarant le mobilier « inauthentique », ont fait l'objet d'une transaction entre les prévenus et un galeriste parisien, par ailleurs expert, pour 190 000 €. Le galeriste a revendu le lot à un autre professionnel pour 230 000 €. Ce dernier a presque triplé sa mise avec 640 000 € : la paire de chaises est partie à Hong Kong pour 250 000 € et les fauteuils à Los Angeles pour 390 000 €. Aucun représentant de ces sociétés n'a été cité à comparaître, ce qui interroge les avocats de la défense.

Les grandes absences du procès

Galeristes et experts se renvoient le défaut d'authenticité, un point essentiel du dossier. Les enquêteurs jugent leurs procédés « pour le moins troubles », notamment lorsqu'un galeriste détient aussi une société d'expertise. Pourtant, malgré ce mélange des genres, plusieurs protagonistes ne seront pas sur le banc des prévenus. L'aide de l'OCBC aurait peut-être permis de pousser les investigations plus loin.

Une partie civile s'est constituée. Dans le dossier d'instruction, il apparaît que « tout en s'étonnant du nombre de fauteuils à tête de lionnes vendus ces dernières années, ce qui incite à la plus grande prudence », l'avocat des ayants droit de Giacometti ne s'est toutefois pas opposé à la vente par Christie's d'une paire de fauteuils de ce type. Les débats prévus sur la journée devraient permettre de détailler les rôles et les responsabilités de chacun des protagonistes.