Dans un contexte marqué par des fusillades à l'arme de guerre et une recrudescence des règlements de comptes, plusieurs spécialistes de la criminalité organisée livrent leur analyse de la situation du trafic de drogue en France. Anciens policiers, magistrats et syndicalistes pointent du doigt le retard pris dans la lutte contre ce fléau et alertent sur le risque d'une corruption massive, à l'image de ce qui se passe en Colombie ou au Mexique.
Une situation préoccupante
Pour un ancien policier et syndicaliste, la situation est aujourd'hui très préoccupante : « Nous avons pris énormément de retard dans la lutte contre le trafic. Malgré l'engagement des policiers sur le terrain, nous ne sommes pas suffisamment équipés juridiquement, techniquement et en nombre d'effectifs. » Il souligne que les points de deal rapportent entre 20 000 et 40 000 euros par jour, attisant les convoitises et la violence.
L'ultra-violence comme mode de régulation
L'ultra-violence est devenue omniprésente, car les trafics génèrent d'énormes profits. « Pour éliminer la concurrence, il faut se faire craindre, comme au Far West : c'est celui qui tue le Kid qui devient le Kid », explique un ancien patron d'un service d'enquête. Il note que la démocratisation du trafic et la concurrence exacerbent les affrontements.
Des solutions insuffisantes
Les experts estiment que les réponses actuelles sont insuffisantes. « La réforme de la police nationale et la départementalisation sont une utopie », affirme l'ancien policier. Il préconise de lutter d'abord contre le blanchiment d'argent, en ciblant les sociétés impliquées, des épiceries de nuit aux salons de coiffure. « Si nous ne réagissons pas, nous risquons d'être piégés comme en Colombie ou au Mexique par une forme de corruption qui pourrait gangrener nos élus ou certains fonctionnaires. »
Un modèle sud-américain transposé
Un ancien juge d'instruction confirme que le modèle sud-américain est désormais transposé en France, avec des importations massives par bateau ou semi-remorque. Il décrit une organisation pyramidale, avec des « gérants » et des « comptables franchisés », et un système d'assurance via des caisses de prévoyance dans les paradis fiscaux, inspiré de Pablo Escobar. « Ces milliards d'euros génèrent nécessairement des tueries de masse : on ne partage pas, on élimine. »
Quelles pistes d'action ?
Pour endiguer le phénomène, les experts proposent plusieurs pistes : renforcer les moyens des magistrats et enquêteurs, mettre en œuvre des accords internationaux pour interpeller les responsables de réseaux, sanctionner les pays qui blanchissent les milliards de la drogue, et envisager la légalisation de la résine de cannabis. « Un marché d'État limiterait le trafic, même s'il ne l'empêcherait pas complètement », estime l'ancien juge. Il ajoute que sanctionner les usagers est inefficace, comme le montre l'échec de la loi de 1970.
À Nîmes, le trafic de drogue pourrait générer entre 15 et 25 millions d'euros par an, voire beaucoup plus. Les experts appellent à une prise de conscience politique à la hauteur de la gravité de la situation.



