À un mois du procès de ses parents, les habitants de Suèvres (Loir-et-Cher) espèrent enfin pouvoir «tourner la page». Depuis près de 40 ans, cette commune entretient la mémoire de la «petite martyre de l'A10», Inass Touloub, dont le corps mutilé a été retrouvé en 1987. Le procès s'ouvrira le 2 novembre devant la cour d'assises du Loir-et-Cher.
Une tombe fleurie depuis 40 ans
Dans le vieux cimetière de cette commune située entre Orléans et Tours, la petite tombe d'Inass Touloub fait partie des plus fleuries. Annick Denis, une voisine, vient régulièrement se recueillir en pensant à cette fillette de 4 ans, retrouvée morte le 11 août 1987 dans un fossé bordant l'autoroute A10 par deux agents de la société concessionnaire, à hauteur de Suèvres.
Longtemps privée d'identité, l'enfant est devenue au fil des années une figure familière pour de nombreux habitants. «Cette petite ne pouvait pas rester comme ça, dans l'inconnu. Toute la commune se l'est appropriée. Très vite, la tombe a été entretenue, fleurie... et cela continue depuis toutes ces années», raconte Annick Denis à l'AFP en arrangeant la pierre tombale décorée de dizaines de messages et de petits anges.
«Il a fallu trente ans pour apprendre qui elle était. On a tous créé un lien très particulier avec cette histoire et avec la petite», poursuit-elle. «Encore aujourd'hui, cela me perturbe. Tout cela dépasse l'entendement».
Une attente de 40 ans
Au moment de la découverte du corps, personne n'imaginait que le dossier resterait non élucidé pendant si longtemps. «Quand les gendarmes ont appelé, on pensait que l'affaire serait résolue en quelques jours», se souvient auprès de l'AFP Raphaël Pilleboue, ancien maire de Suèvres et gardien de la mémoire de la petite Inass. «Puis nous avons découvert les sévices qu'avait subis cette enfant», dont le corps comportait de multiples morsures et ecchymoses. «Toute l'émotion est née de cette barbarie», poursuit-il.
Après l'identification et l'interpellation des parents en 2018, plus de 30 ans après les faits, il aura fallu encore huit ans de contentieux et procédures, à la suite de plusieurs recours des parents, notamment, pour permettre la tenue du procès. La mère, aujourd'hui âgée de 72 ans, sera jugée à partir du 2 novembre devant la cour d'assises du Loir-et-Cher pour torture et actes de barbarie ayant entraîné la mort, au côté du père, âgé de 74 ans, qui comparaîtra pour complicité.
M. Pilleboue, malgré une attente qu'il juge «inadmissible», estime que le procès permettra enfin «qu'un dossier se referme et que la petite Inass repose en paix».
Un village en deuil
La plupart des habitants de Suèvres interrogés prévoient de se rendre au procès. Quelque 200 personnes s'étaient rassemblées lors d'une marche blanche à l'automne 2025 pour réclamer un audiencement rapide de l'affaire. Au bar-restaurant face à la mairie, la gérante Sandrine Bihel s'attend à ce que le procès alimente les discussions, comme chaque rebondissement judiciaire l'a fait ces dernières années, dans cette commune de 1.600 habitants.
«Tout le monde a ici un lien particulier avec cette histoire. On suivra le procès avec attention, mais aussi beaucoup d'émotion», estime la gérante qui vit à Suèvres depuis 27 ans. «Nous avons attendu ce procès depuis tant d'années, trop d'années», souligne de son côté Annick Denis, craignant que beaucoup de questions «restent encore sans réponse».
Il permettra au moins de «conclure une histoire» et de «tourner la page», même si Inass «restera de toute façon dans nos coeurs», poursuit-elle. «Chaque jour de plus» sans justice rendue «est un coup de plus donné à cette petite», selon Me Jean Sannier, avocat de la commune qui s'est constituée partie civile à l'audience.
Il estime que le procès est «une étape indispensable dans cet esprit de justice, de réponse à l'inadmissible» pour tout un village «qui a vécu avec cette histoire», a-t-il insisté. «Inass a une famille aujourd'hui. Les habitants de Suèvres ont veillé sur sa tombe et entretenu sa mémoire. Ce village est devenu sa famille, dit-il. Ce sont les seuls à avoir conservé dans leur coeur cette petite qu'on avait abandonnée».