Longtemps cantonnées à des rôles périphériques dans les dossiers de stupéfiants, les femmes sont désormais présentes à tous les étages du narcotrafic : elles transportent, organisent, recrutent, dirigent, font tuer et parfois tuent. Me Cathy Guittard, avocate pénaliste à Nice, observe cette transformation depuis près de trente ans et témoigne d'une féminisation du trafic qui n'a plus rien d'anecdotique.
Une épouse reprend les rênes d'un réseau niçois
Me Guittard fait ressurgir une affaire digne d'une série Netflix. Au tournant des années 1990 et 2000, elle défendait un homme, « une grosse pointure » de Nice, dont elle préfère taire le nom. « À l'époque les chefs de réseau étaient sur place », souligne l'avocate. « Mon client contrôlait tout, abonde-t-elle. La quantité n'était pas bonne ou une coupe était mal faite, il allait lui-même régler le problème et ça ne plaisantait pas ».
Ce gérant de bar sous couverture, qui baignait dans le narcotrafic, est finalement arrêté lors d'une vaste opération. Récidiviste, il écope d'une lourde peine. Son réseau risque alors de tomber entre les mains de la concurrence, car dans les stupéfiants, les places ne restent jamais vacantes très longtemps. « L'épouse va en faire une affaire personnelle et reprendre la gestion », poursuit Me Guittard.
Pendant quatre ou cinq mois, elle fait tourner le réseau « en bon père de famille », selon le jargon. Le plus saisissant est la réputation qu'elle se forge. « Elle était plus crainte que lui, parce qu'elle était pire que lui », insiste l'avocate. Elle est armée, impose son autorité, n'hésite pas à interpeller les policiers qui la prennent en filature et tient tête à ses juges à l'audience.
Lux, argent et goût du risque chez les jeunes trafiquantes
Autrefois tombées dans le trafic par amour ou par nécessité, certaines jeunes femmes revendiquent désormais d'autres moteurs : l'argent, le luxe, le goût du risque et l'adrénaline. Me Guittard raconte le cas de deux jeunes femmes, à peine 25 ans, qui ont multiplié les transports de drogue avant de se rendre dans les magasins de luxe. Six, sept transports, puis les sacs Chanel. « C'est purement matériel », relève le conseil.
D'autres clientes trempent dans le stupéfiant pour payer leurs opérations de chirurgie esthétique. Me Guittard fait avec regret le lien avec l'image véhiculée par certains univers de la télé-réalité et des réseaux sociaux. Elle évoque aussi le sentiment d'appartenance, le désir d'appartenir à un univers : « Ce côté un peu bandidos, vous voyez ? » Et d'ajouter : « Tout ce qu'elles font c'est en connaissance de cause et ça ne leur fait pas peur d'aller en prison », grimace-t-elle. Pour ces femmes, qui n'ont bien souvent pas la trentaine, le jeu en vaut la chandelle.
Des femmes à la tête de la logistique et des règlements de comptes
Dans certaines affaires, les femmes ne se contentent plus des rôles secondaires (nourrices, mules, guetteuses). Elles prennent les rênes et font respecter leurs règles, comme à Marseille. « Elles sont tellement dangereuses et très intelligentes », jure Me Guittard. Certaines dirigent la logistique du produit, savent qui doit recevoir quoi et à quel moment. Elles peuvent aussi désigner une cible et transmettre aux hommes les informations nécessaires pour passer à l'action. « La fille, elle donne les directives et le type, il y va ».
Ce qui change, finalement, ce n'est pas seulement le nombre de femmes présentes dans les réseaux, mais leur niveau de responsabilité. Me Guittard évoque des écoutes téléphoniques dans lesquelles certaines femmes parlent des règlements de comptes avec une froideur qui l'a marquée. Elle décrit une différence avec certains hommes impliqués dans les mêmes affaires : chez ces derniers, même au cœur de la violence, il peut parfois subsister une forme d'interrogation, un regret, une pensée pour la famille du défunt. « Les filles : Non, non, non. Carton rouge », commente l'avocate.
Une autre forme de pouvoir et un recrutement entre femmes
Cette évolution se retrouve dans la manière dont certaines femmes constituent leur propre entourage. « Elles s'entourent de femmes », observe Me Guittard. Dans les réseaux qu'elle décrit, certaines recrutent, recommandent, attirent de nouvelles personnes. Elle rapproche ce fonctionnement de celui observé dans le proxénétisme : les liens d'amitié deviennent des liens de recrutement. « Elles sont copines, elles ont des copines, elles vont attirer dans le réseau. »
Certaines occupent une position de contrôle sur d'autres femmes, des « maquerelles du crime organisé » qui font respecter les règles, surveillent les résultats et sanctionnent celles qui ne rapportent pas suffisamment. « Elles ne sont pas tendres. » En six ans, le nombre de femmes placées en détention provisoire dans le cadre d'affaires liées à la criminalité organisée a augmenté de plus de 60 % en France.