En 1990, la mobilisation lycéenne aboutit à un plan d'urgence de 4,5 milliards de francs, soit environ 1,2 milliard d'euros actuels, et à la création des Conseils de la vie lycéenne (CVL). Ce mouvement, qui a culminé avec 200 000 manifestants à Paris, marque un tournant dans le rapport de force entre lycéens et pouvoir politique.
Un mouvement né de la colère et des conditions de vie scolaire
Contrairement aux mouvements lycéens de 1973 (loi Debré), 1986 (projet Devaquet), 2005 (loi Fillon) ou 2006 (CPE), celui de 1990 n'est pas né en réaction directe à un projet de loi ou à une réforme. La colère débute en octobre 1990 en banlieue parisienne, face au ras-le-bol des classes surchargées, au manque de professeurs et à la vétusté des locaux, comme l'explique l'INA dans une vidéo récente.
Des drames, comme le viol d'une jeune fille au lycée Auguste-Blanqui à Saint-Ouen, exacerbent aussi les tensions autour de l'insécurité. Face au risque de voir la mobilisation s'enfermer dans un débat purement sécuritaire ou de glisser vers des tensions internes, « les organisations du syndicat jeune ont plus ou moins dit […] il faut axer sur des questions budgétaires, conditions de rentrée, rénovation », explique Robi Morder, historien et président du Groupe d'études et de recherche sur les mouvements étudiants (GERME).
Une contestation qui se propage et s'organise
La contestation se propage alors dans les lycées professionnels de banlieue, notamment à Montreuil (Seine-Saint-Denis) et Argenteuil (Val-d'Oise), avant de gagner la France entière. À ces revendications s'ajoutent aussi des slogans pacifistes liés à la guerre du Golfe, comme « plus d'argent pour l'éducation, moins d'argent pour la guerre », explique Hugo Melchior, chercheur en histoire et enseignant dans le secondaire.
Le mouvement se caractérise par sa massivité et son organisation : « Vous avez eu jusqu'à 150 000 à 200 000 lycéens qui ont manifesté partout en France, […] et notamment via des réseaux militants de la JCR [Jeunesse communiste révolutionnaire], des Jeunes socialistes, des communistes ou de SOS Racisme », ajoute Hugo Melchior. La mobilisation culmine lors de la journée nationale du 5 novembre 1990, et les revendications s'élargissent : un changement total du système est attendu.
Des annonces gouvernementales et un dénouement financier
Face à la colère, le Premier ministre Michel Rocard et le ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse Lionel Jospin reçoivent les lycéens et lycéennes et annoncent la création de 1 000 postes de personnels non-enseignants, tandis que 3 000 jeunes sont recrutés pour surveiller les établissements. Mais pour beaucoup, cela reste insuffisant et la mobilisation continue.
Le 12 novembre, 200 000 manifestants défilent à Paris, et, comme le précise l'INA, la mobilisation dégénère. Les mobilisés, notamment autour de la FIDL et de Nasser Ramdane, sont finalement reçus à l'Élysée par François Mitterrand. Deux jours plus tard, le gouvernement débloque 4,5 milliards de francs, soit environ 1,2 milliard d'euros actuels, pour financer un plan d'urgence des lycées. En plus de la rénovation des bâtiments, les lycéens obtiennent la création des Conseils de la vie lycéenne (CVL), qui permettent aux élèves de participer aux décisions de leur établissement.
Un contexte politique de rivalité entre l'Élysée et Matignon
Si la mobilisation a été un moteur des négociations, le dénouement financier s'explique aussi, d'après Robi Morder, par le contexte politique de l'époque. Nous sommes alors sous un gouvernement de gauche, avec Michel Rocard à sa tête. Au sein de l'exécutif, c'est la rivalité entre le président François Mitterrand et son Premier ministre. Robi Morder décrypte : « L'Élysée en a profité pour contourner Michel Rocard. » Alors qu'il incarnait une certaine rigueur budgétaire, « c'était Rocard qui était Premier ministre, donc, c'est lui qui plutôt retenait les dépenses ».
En recevant la coordination lycéenne, François Mitterrand « faisait un pied de nez à Rocard, et en même temps, il fallait bien qu'il lâche pour que ça rentre dans le rang », ajoute l'historien. En 1990, la mobilisation lycéenne débouche donc sur des mesures concrètes et un investissement massif dans les établissements, un épisode marquant du rapport de force entre lycéens et pouvoir politique.