Jénia Berkovitch, poétesse russe en cellule disciplinaire, se dégrade
Jénia Berkovitch, poétesse russe, en cellule disciplinaire

La poétesse russe Jénia Berkovitch, condamnée à la colonie pénitentiaire à l'été 2024, se trouve désormais en cellule disciplinaire pour des motifs « dérisoires », selon Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix 2021 et cofondateur de « Novaïa Gazeta ». Il a prononcé ces mots le 19 septembre sur CNN, lors d'un appel aux négociateurs américains à intervenir en faveur des prisonniers politiques russes.

Des motifs dérisoires et un isolement qualifié de torture

Jénia Berkovitch, metteuse en scène de théâtre, dramaturge et poétesse féministe russe, a été condamnée pour avoir porté sur une scène moscovite la pièce de Svetlana Petriïtchouk « Finist, le clair faucon », considérée par le pouvoir comme une apologie du terrorisme. Selon Dmitri Mouratov, la poétesse ne met pas assez vite ses mains derrière le dos, ne fait pas assez vite son lit, met mal son foulard, ou a fait rentrer dans le pénitencier trois bonbons sans permission. Tout est bon pour son placement répété à l'isolement, que Dmitri Mouratov a qualifié de « torture ».

Ce jour-là sur CNN, il a montré plusieurs photos de détenus russes, et en premier celle de Jénia emprisonnée. À l'initiative d'un collectif qui œuvre à attirer sur elle l'attention, un recueil de ses textes a paru en France, « Car février n'en finit plus… » (Editions Tourgueneff). Nous publions un extrait de la postface intitulée « la Cravate de Pasternak », dans laquelle Alexey Voïnov, écrivain en exil et voix de Marguerite Duras en Russie, revient sur toute cette affaire.

Un état de santé alarmant et des conditions de détention sévères

« Jénia ne pèse plus que 40 kilos… » Au début de mai 2026, Alexey Voïnov et quelques autres, issus de deux générations de l'émigration russe, se sont retrouvés dans un café parisien, à deux pas de la Bastille. Ils évoquaient ceux qui étaient partis, et ceux qui n'avaient pu s'y résoudre. L'une d'entre elles s'est exclamée : « Le temps presse, l'attente n'est plus permise, il nous faut agir ! » Il était question de Berkovitch. Depuis longtemps déjà, on ne l'appelle plus que par son nom de famille, et ce nom est devenu comme le nôtre. Nous connaissons ses vers par cœur ; non point pour les avoir appris à l'école, mais parce que, dès les premiers jours de la guerre, ses poèmes se sont répandus partout. Ils ont envahi les réseaux sociaux, les sites, les forums ; les gens se les échangeaient par messages, même ceux qui, jamais auparavant, ne s'étaient intéressés à la poésie. Tant le sens de ses poèmes antiguerre était juste, tant l'écriture en était incandescente.

Désormais, nul ne précise plus de quelle guerre il s'agit. Jadis, ce mot évoquait la Seconde Guerre mondiale, que l'on nommait en Russie la Grande Guerre patriotique. Aujourd'hui, il ne fait plus référence qu'à l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par les troupes russes. Mais pourquoi donc le nom de Berkovitch est-il revenu sur toutes les lèvres ce jour-là ? Dès que l'on prononce ce patronyme, celui de sa collègue de théâtre Svetlana Petriïtchouk résonne invariablement à ses côtés, et resurgit la sombre affaire judiciaire qui les a jetées en prison. Et de nouveau, quelqu'un a répété ces mots : « L'attente n'est plus de mise ! » C'est que Jénia – tendre diminutif d'Evguenia, d'Evguenia Berkovitch – ne pèse plus que 40 kilos. Rongée par une grave dépression, elle est privée de ses médicaments en prison. Et ce n'est là qu'un prélude à son calvaire : de 6 heures du matin à 10 heures du soir, il lui est interdit de s'asseoir sur son lit ; la douche n'est accordée que vingt minutes par jour pour quatre-vingt-dix personnes ; quant aux appels téléphoniques, ils sont limités à quinze minutes par mois. Et cela alors même que l'une de ses filles adoptives est gravement malade, et que sa grand-mère (la seule qui reste) se trouve au seuil de la mort. La liste est encore longue. Et il s'agit là, sans nul doute, de pure torture.

La confiscation de ses notes et l'élan de solidarité

Après la parution à Berlin de son texte « la Pension », écrit en détention, on lui confisqua toutes ses notes, ses carnets, interdisant ainsi à la poétesse de créer. Comment survivre ? « Au fond, murmure l'un d'entre nous, on lui inflige le même traitement qu'à Navalny il y a peu. » […] Nous débattons alors de ce qu'il nous est possible de mener à bien. Bien peu de choses, en vérité. Nous pouvons faire paraître un livre. La réalité, rétive, continue de vaciller. On dirait que la guerre ne finira plus jamais, qu'elle a toujours été là. Et au fond, il en est ainsi. Seulement, on s'efforçait jadis de taire les guerres d'Afghanistan, de Tchétchénie, de Géorgie, de Syrie, ou les prémices du conflit en Ukraine lors de l'annexion illégale de la Crimée. Tout cela se déroulait en sourdine, dans un lointain brumeux. En Russie, on a dressé les êtres à ne point se mêler des affaires de l'Etat.

De surcroît, il nous semble à tous que Berkovitch a toujours fait partie de nos vies. Son procès s'étirait si longuement, et si longuement nous espérions un miracle. Au fond, chacun de nous a tenté de faire ce qui était en son pouvoir, par ses propres moyens, dès l'instant où Jénia et Svetlana furent arrêtées. C'est ainsi que parut dans « la Revue de Belles-Lettres » (RBL), en Suisse, l'anthologie « Poètes contre la guerre », en 2024. Cette publication, que j'ai réalisée avec le précieux concours de Marion Graf, rédactrice en chef de la « RBL », réunit des auteurs de langues ukrainienne, bélarusse et russe. Je souhaitais ardemment que le nom de Berkovitch fût connu de chacune et de chacun, non seulement en Russie, mais bien au-delà de ses frontières. Cette anthologie accueillit notamment les vers du poète ukrainien Vasyl Stous, qui fut prisonnier politique et périt dans la colonie pénitentiaire Perm-36 au milieu des années 1980. Or presque personne, parmi ceux qui vivaient alors en Union soviétique, ne l'avait su. En travaillant avec les textes de la poétesse bélarusse Youlia Tsimafeïeva, je découvris l'histoire de la « Nuit des poètes », et comment, au cours d'une seule nuit d'octobre 1937, les autorités soviétiques exécutèrent dans les caves de la prison de Minsk plus de 130 représentants de l'intelligentsia bélarusse – poètes, écrivains, artistes et savants. J'appris aussi l'histoire du lieu-dit de Kourapaty, aux abords de Minsk, théâtre de fusillades de masse perpétrées par le NKVD entre 1937 et 1940. Des dizaines et des dizaines de milliers de personnes y périrent, sans que quiconque puisse jamais en livrer le décompte exact. En effet, on apprend beaucoup de choses une fois qu'on a quitté le pays où s'est écoulée toute une vie […]

La voix poétique de Berkovitch et son parcours

A vrai dire, aussitôt après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, une véritable explosion poétique survint : les vers déferlèrent de toutes parts, écrits aussi bien par des poètes professionnels que par ceux qui prenaient la plume pour la première fois. Le rejet de tout ce qui se passait était si grand que les gens voulaient littéralement hurler. Ils scandaient leur souffrance sous une forme poétique, éprouvant un unique besoin : nommer le mal, car tant qu'il n'est pas désigné comme tel, l'existence même devient impossible. La poésie est le moyen le plus rapide d'expulser la douleur. Y compris dans le cas où il n'est plus possible de protester dans les rues. Ou lorsqu'il est trop tard pour le faire. Mais Jénia participait aux manifestations tant qu'elle le pouvait, et vous en avez le témoignage dans ce livre.

Parmi ces multiples flux poétiques surgis de toutes parts, avant tout sur les réseaux sociaux, la voix de Berkovitch résonnait à part. C'est là tout le miracle de la poésie en soi : on ne sait pas exactement pourquoi, mais une voix poétique se fait soliste, résonnant plus pure et plus forte que les autres. C'est le signe infaillible qu'il s'agit d'un poète immense, dont l'empreinte est déjà gravée dans l'histoire de la littérature. En quelques lignes à peine, à la faveur d'un poème, « Grand-père », Berkovitch a tout exprimé : depuis les défilés de mai ostentatoires du « Régiment immortel » en mémoire des proches péris pendant la Grande Guerre patriotique – défilés que le soi-disant dirigeant du pays a détournés à ses propres fins de propagande –, depuis ces marches à l'issue desquelles les portraits des vétérans finissaient parfois sur les décharges publiques, car les visages brandis n'étaient même pas ceux de réels parents, depuis ces inscriptions sur les voitures qui riment en russe – d'abord « Merci au grand-père pour la victoire ! », devenues après le début de l'invasion à grande échelle « Merci au fils pour la voiture ! [Pour le décès d'un proche tué lors de la guerre contre l'Ukraine, sa famille reçoit une indemnisation] » –, depuis toutes ces descriptions jusqu'au verdict rendu à plusieurs générations ayant grandi avec la devise « Pourvu qu'il n'y ait pas de guerre ! », Berkovitch, en un seul et unique poème, a TOUT dit. Et, même s'il n'y avait rien eu d'autre, CE poème aurait suffi. Car c'est là la voix d'un poète – ou plutôt, comme m'aurait corrigé Jénia, d'une poétesse –, devenue la voix de tout un pays, du moins de cette partie qui a eu le courage et la conscience d'être contre. A défaut de partir, à défaut de s'y opposer en descendant dans la rue, du moins d'ETRE contre. Pour préserver, tant bien que mal, sa dignité et son intégrité. Cette voix a un nom. L'avenir nous révélera probablement d'autres noms, mais pour l'heure, la voix la plus forte et la plus pure s'appelle ainsi : Berkovitch.

Je pense à cette époque où Berkovitch était une parmi tant d'autres, à ces années d'avant-guerre, à cette vidéo désormais introuvable sur YouTube où, vêtue d'un chemisier en soie bleue étincelante, du moins me semble-t-il, avec sa chevelure rousse, bouclée, flamboyante et ses yeux de biche effarée, elle remercie quelqu'un pour un énième prix, souriant radieusement à la caméra. Je revois l'interview qu'elle a donnée quelques mois avant la guerre, avant son incarcération, lorsque, si jeune, si forte et si pleine d'assurance, elle disserte sur la vie. Quelques mois à peine avant qu'on ne la contraigne à DEMANDER au juge de se comporter en être humain. Elle ne rêvait que de devenir metteuse en scène. Elle a acquis une solide expérience professionnelle, d'abord élève à l'Académie d'Art dramatique de Saint-Pétersbourg, puis en poste au Théâtre de la Création de la Jeunesse, avant de reprendre des études à l'Ecole-studio du Théâtre d'Art académique de Moscou, dans l'atelier de Kirill Serebrennikov, alors même qu'à cette époque-là, elle n'aimait pas le théâtre contemporain. Mais les jeux du destin avaient déjà commencé : son spectacle de fin d'études était adapté d'une pièce de Jean Anouilh, dans laquelle le procès de Jeanne d'Arc devenait la métaphore de la justice russe contemporaine. Elle met en scène quelques autres pièces, et – d'un coup fulgurant – elle est nommée en 2022 pour le masque d'or de la meilleure mise en scène pour « Finist, le clair faucon », spectacle sélectionné au total dans quatre catégories de cette importante récompense. Finalement, il remporte le prix des meilleurs costumes, et Svetlana Petriïtchouk reçoit celui de la meilleure dramaturgie. Pour Berkovitch, en tant que metteuse en scène débutante, une nomination aussi prestigieuse est un véritable exploit : cela la place d'emblée aux côtés de maîtres tels que Krymov, Boutoussov, Dodine ou Mogoutchy. C'est une véritable ascension. Puis très vite, le choc contre le sol.

Non, il n'existe aucune explication univoque : nul ne sait exactement qui l'a jetée en prison, ni quelle en fut la véritable cause. Autant que j'aie pu en juger d'après la masse d'informations qu'il m'a fallu fouiller en préparant ce livre – car je tenais à ce qu'il contienne non seulement des poèmes, mais aussi des traces historiques, des témoignages, des lettres de Jénia et ses déclarations au tribunal (qui sont publiques, puisque la plupart des procès se sont tout de même déroulés en présence de témoins, et que nous pouvons les publier sans craindre de nuire à la condamnée) –, autant, dis-je, il n'existe aucune information digne de foi sur la raison véritable, profonde, pour laquelle Berkovitch et Petriïtchouk ont été emprisonnées. Certains parlent d'une délation, d'autres d'une requête du réalisateur Nikita Mikhalkov, et à cette question, ni les témoins ni les proches, ni Jénia elle-même ne sauraient répondre à ce jour.

« La Cravate de Pasternak » est accessible dans son intégralité sur le site des Editions Tourgueneff. « Car février n'en finit plus… » par Jénia Berkovitch, recueil dirigé et présenté par Alexey Voïnov, traduit du russe par Eva Antonnikov, Nastasia Dahuron, Marion Graf, Eva Graphova, Guilhem Pousson, Marina Skalova et Christine Zeytounian-Beloüs. Editions Tourgueneff, 150 p., 18 euros.