Le 12 mars 1987 : la fin brutale d'un village prostitution historique
Le 12 mars 1987 marque un tournant dans l'histoire du Sud-Ouest français. Ce jour-là, la gendarmerie investit et ferme définitivement Le Poteau, ce haut lieu de la prostitution qui s'était développé à la frontière de la Gironde et des Landes depuis les années 1950. Cette opération policière d'envergure met fin à plusieurs décennies d'activité illégale qui avait pris racine avec l'arrivée des soldats américains après la Seconde Guerre mondiale.
Les origines américaines d'un village improbable
L'histoire du Poteau est intimement liée à la présence militaire américaine dans la région. Tout commence véritablement en 1950, lorsque dans le cadre des accords de l'OTAN, le camp militaire du Poteau est cédé aux forces américaines pour servir de dépôt de munitions. Un village de tentes puis de constructions en dur voit le jour, accueillant plus de 1 000 personnes au plus fort de son activité : des GI's, des civils américains et des soldats polonais.
Cette présence massive de militaires étrangers aux poches pleines de dollars va rapidement transformer le paysage local. Autour du camp, bars, restaurants et établissements de nuit fleurissent, créant une économie parallèle qui profite à toute la région. La population de Captieux passe ainsi de 1 450 habitants avant l'arrivée des Américains à 1 900 en 1960.
L'âge d'or et le déclin
Pendant dix-sept ans, Le Poteau connaît son âge d'or. Les nuits sont chaudes, l'alcool coule à flots, et une véritable petite ville se développe avec ses établissements aux noms évocateurs : Rancho, Caprice, Bambi, Welcome, Poker d'as, L'Escale, L'Aventure, Texas Ranch. Mais en 1966, Charles de Gaulle signe l'ordre de départ des Américains. Le gigantesque déménagement qui s'ensuit porte un coup brutal à l'économie locale.
Pourtant, certaines activités persistent. Les « maisons de pépées », comme on les appelait localement, continuent de fonctionner dans les baraquements laissés vacants. Ces cabanons de fortune aux enseignes racoleuses et aux fenêtres opaques éclairées d'une lumière rouge permanente deviennent des repères bien connus des automobilistes empruntant la RD 932.
La descente de police et ses révélations
Le 12 mars 1987, l'Office central de la répression de la traite des êtres humains lance la plus importante opération de ce type jamais réalisée en France. La gendarmerie investit Le Poteau et interpelle 110 personnes, dont 84 sont placées en garde à vue et 21 inculpées. L'opération fait suite à une première saisie en septembre 1986 où deux bombes et des armes de gros calibre avaient été découvertes.
Les enquêtes qui suivent révèlent la face sombre de ce qui pouvait apparaître comme un simple folklore local grivois. Les prostituées, parfois mineures, travaillaient jusqu'à quatorze heures par jour dans des conditions difficiles. L'affaire prend une dimension internationale lorsque les investigations mènent les enquêteurs vers le milieu marseillais, l'Espagne et même le Brésil.
Les procès et l'épilogue judiciaire
À partir de mai 1988, une longue série de procès s'ouvre à Mont-de-Marsan. Les tenanciers et tenancières se succèdent à la barre pour répondre d'accusations de proxénétisme aggravé. L'Association des équipes d'action contre la traite des femmes et des enfants se porte partie civile, déterminée à « briser les chaînes de l'esclavage ».
Les procès se poursuivent jusqu'en 1992, avec notamment :
- Le procès du Saloon en mai 1988
- Celui du bar La Poste en juillet 1988
- L'affaire des baraques du Bambi et du Cabanon en 1989
- Le jugement du Bon Accueil
- Une quatorzième et dernière affaire examinée en décembre 1989
Tous les inculpés sont finalement condamnés à des peines plus ou moins longues, mettant un point final à cette histoire judiciaire complexe.
Un héritage enfoui sous la végétation
Aujourd'hui, plus de trente ans après la fermeture du Poteau, la nature a repris ses droits. Les ronces et l'herbe ont envahi les ruines des anciens bordels et guinguettes. Seuls demeurent les souvenirs des témoins de cette époque et la légende sulfureuse de ce qui fut pendant des décennies un lieu de plaisirs aux pratiques peu reluisantes, né de la rencontre entre une région forestière et des soldats étrangers en quête de divertissement.
Le Poteau reste dans les mémoires comme un symbole d'une époque révolue, où la prostitution pouvait s'épanouir au vu et au su de tous dans l'arrière-pays landais, avant que la loi ne finisse par rattraper cette enclave hors du temps.



