Le désespoir comme moteur d'un acte fatal
Le mot « désespoir » résonne avec une force particulière dans la salle d'audience du tribunal de Nara, au sud-ouest du Japon. Il qualifie l'état d'esprit de Tetsuya Yamagami, cet homme de 45 ans jugé pour l'assassinat de l'ancien Premier ministre Shinzo Abe. Ce désespoir plonge ses racines dans une enfance et une vie adulte saccagées par l'emprise sectaire exercée sur sa mère, membre depuis près de trente ans de la Fédération des familles pour la paix mondiale et l'unification, plus connue sous le nom de secte Moon.
Une famille dévastée par l'emprise sectaire
Le témoignage de la sœur cadette de Yamagami est accablant. Elle décrit une existence marquée par la pauvreté extrême, car toute la fortune familiale – incluant l'assurance-vie du père, alcoolique qui s'est suicidé lorsque Tetsuya avait 4 ans, et l'héritage du grand-père, soit environ 600 000 euros – a été engloutie par la secte. La mère, convaincue que les dons à l'ex-église de l'Unification primaient sur tout, a sacrifié le bien-être de ses enfants au profit d'une foi aveugle.
Cette femme, toujours fidèle à la secte, a déclaré à la barre le 13 novembre : « Je pensais que les dons à l'ex-église de l'Unification étaient plus importants que tout. Je me disais que les enfants, eux, trouveraient bien un chemin pour leur avenir. » Ses paroles révèlent un lavage de cerveau profond et les sévices infligés à ses trois enfants.
Maltraitance et négligence systématiques
La mère a effectué plus de quarante séjours en Corée du Sud, fief de la secte, et n'a pas jugé nécessaire de revenir auprès de son fils Tetsuya après sa tentative de suicide en 2005. Elle était persuadée que les malheurs familiaux – notamment la maladie incurable du frère aîné, sa violence, puis son suicide en 2015 – s'amélioreraient par une foi renforcée. « Ma mère faisait des prières. Dans sa chambre, il y avait une photo du révérend Moon et de son épouse, des objets de culte, cela me dégoûtait », confie la sœur.
Les enfants grandissaient dans l'incompréhension, soumis à une vie rude et aux colères d'un grand-père contraint de s'occuper d'eux. Hiroshi Yamaguchi, avocat à la tête d'une association d'aide aux victimes, résume : « C'est la vie des enfants de descendants de cette secte. » Sayuri Ogawa, née de parents croyants, confirme : « J'avais un cartable complètement déglingué, on n'avait pas d'argent, je subissais les brimades de mes camarades à cause de ma trop criante pauvreté. »
Elle se souvient aussi des enseignements sectaires : « Des livres distribués par la secte nous expliquaient qu'il était interdit d'avoir un petit ami, nous persuadant qu'ils étaient des satans et qu'on serait envoyés en enfer. » La maltraitance persistait à l'âge adulte, au point que les parents de Sayuri ont envoyé un message via la secte pour affirmer que leur fille était folle et ne devait pas être écoutée.
La détresse collective des victimes
Shinichi Kamiya, avocat et ancien croyant, témoigne au tribunal : « Parmi tous ces enfants devenus adultes qui viennent me voir pour que je les aide, deux m'ont dit “Yamagami, c'est moi”, ou encore, à propos de l'assassinat de Shinzo Abe, “s'il ne l'avait pas fait, j'aurais pu le faire”. » Ce désespoir partagé explique pourquoi Yamagami a ciblé Abe, en raison des liens visibles de l'ancien Premier ministre avec la secte Moon.
Une vidéo de 2021, où Abe s'adresse à un congrès de la Fédération pour la paix universelle (UPF), émanation de la secte, a été perçue comme une validation publique de ses activités. Yamagami explique calmement : « Je me suis dit qu'en raison de la position de celui qui a longtemps été Premier ministre, l'ex-église de l'Unification allait être reconnue comme une entité sociale ne posant pas de problème, ce fut très dur. Un sentiment de crise et de désespoir. »
Les liens historiques entre la secte et le pouvoir
Eito Suzuki, journaliste et essayiste, dénonce depuis vingt ans les agissements de la secte. Il souligne : « Que Shinzo Abe, sans doute l'homme le plus puissant du pays à cette période, accompagne et encourage une organisation religieuse qui envoûte et ruine des dizaines de milliers de Japonais depuis plus d'un demi-siècle, ce fut le coup de massue de trop pour les descendants de fidèles. »
Suzuki a révélé les liens entre la secte et le Parti libéral démocrate (PLD), au pouvoir depuis 1955 presque sans interruption. Le grand-père d'Abe, Nobusuke Kishi, a favorisé l'arrivée de la secte au Japon dans les années 1960, dans le cadre d'une lutte commune contre le communisme.
De la souffrance à l'acte violent
Selon l'avocat Kamiya, les enfants de fidèles ont cru que personne ne les aiderait si Abe soutenait la secte. Hiroshi Yamaguchi estime : « Si on avait reconnu plus tôt le drame des familles, on aurait pu éviter cet assassinat. » Dès 2005, Yamagami envisageait d'éliminer une sommité de la secte. Son projet s'est concrétisé à partir de 2018, après le suicide de son frère.
Il a imaginé des attaques avec un couteau, des explosifs, puis a tenté d'acheter un pistolet en ligne avant de se faire arnaquer. Il a finalement fabriqué lui-même sept armes, dont celle utilisée pour assassiner Abe le 8 juillet 2022 à Nara.
Un Japon divisé
Depuis cet événement, le Japon est partagé entre ceux qui, politiquement proches d'Abe, qualifient l'acte de Yamagami d'« action terroriste », et ceux qui, sans excuser le crime, comprennent sa souffrance et considèrent la secte Moon comme responsable de sa dérive violente. Le procès continue de révéler les profondeurs d'un désespoir né dans l'ombre d'une organisation religieuse obscure.



