Le sociologue Bertrand Vidal, professeur à l'université Paul-Valéry de Montpellier, analyse pour Midi Libre la nature et les causes du mouvement lycéen qui touche la France. Selon lui, ce mouvement incarne un malaise générationnel profond, marqué par la crise du Covid, l'enchaînement des réformes et la mise en place de Parcoursup.
Un mouvement générationnel, pas seulement territorial
Interrogé sur l'ampleur et la violence du mouvement, Bertrand Vidal déclare : « Ce qui me surprend le plus, c'est moins le mouvement, son ampleur ou sa violence, que le traitement qui peut en être fait. » Il dénonce un « discours de disqualification totale » envers la jeunesse, qui serait soit « docile et apathique », soit « manipulée de l'extérieur ». Pour lui, « quand les jeunes subissent, c'est qu'ils sont indifférents ; quand ils protestent, c'est qu'ils sont immatures ».
Parti de la banlieue parisienne, le mouvement s'est étendu à la majorité des lycées. Bertrand Vidal y voit la preuve que « le malaise n'est pas simplement territorial, il est générationnel ». Il explique que l'étincelle est partie des lycées de banlieue car c'est là que « la dégradation du bâti scolaire, le manque de moyens et la tension avec les institutions sont les plus intensément ressentis », mais que « la poudrière est partout ». Les élèves, quelle que soit leur origine, partagent « un sentiment commun d'absurdité : le sentiment d'être une variable d'ajustement et non une force pour demain ».
Le mal-être diffus trouve des cibles concrètes à l'école
Derrière les revendications, le sociologue perçoit un mal-être plus général. « Ces lycéens ont le sentiment très net d'hériter d'un monde abîmé, climatiquement et économiquement, par les générations antérieures », explique-t-il. L'angoisse climatique, la peur de la guerre, la précarité ou l'incertitude politique sont des « angoisses abstraites ». En revanche, « un plafond qui fuit, un professeur non remplacé, un algorithme d'orientation opaque » sont des cibles concrètes. Ainsi, « l'école devient l'endroit où un mal-être diffus trouve des cibles concrètes ». Il serait donc erroné d'opposer « revendications précises » et « malaise général » : « les premières sont la forme visible du second ».
Bertrand Vidal perçoit une « conscience politique informelle, hors des cadres traditionnels », qui ne passe ni par les partis ni par les syndicats, mais s'est construite « dans l'expérience quotidienne de l'absurde et de l'hypocrisie des adultes ». Il note que la tendance à chercher qui « tire les ficelles » témoigne de « l'incapacité à se représenter cette génération comme dotée d'une conscience politique ».
Une génération marquée par le Covid et un dialogue en faillite
Les lycéens actuels, âgés de 9 à 12 ans pendant le Covid, ont subi un « immense sacrifice à un âge capital pour la socialisation », selon le sociologue. Confinés, masqués, isolés pour protéger leurs aînés, ils ont intégré « très tôt l'idée que son existence pouvait être mise en pause pour le bien des adultes ». En retour, ils n'ont pas reçu de « pacte à la hauteur », mais ont dû « rentrer dans le rang, subir les réformes successives de l'Éducation nationale et essayer de s'adapter aux algorithmes insensibles de Parcoursup ».
Sur l'absence de dialogue, Bertrand Vidal estime que le problème vient de l'autorité qui « préfère répondre à des revendications scolaires par des charges de CRS, des tirs de LBD et des gaz lacrymogènes ». Il y voit « l'aveu même d'une faillite de l'écoute », ajoutant que « l'autorité ne se décrète pas, elle s'obtient par la réciprocité et l'exemple ».
Pas de mai 68 en perspective, mais un malaise partagé
Concernant une éventuelle récupération du mouvement par les étudiants, le sociologue préfère parler de « relais » plutôt que de « récupération », car « les revendications sont parfois très différentes ». Il écarte l'hypothèse d'un embrasement type mai 68 pour des « raisons de fond » : « Mai 68 est advenu dans une société de plein-emploi, avec des syndicats capables de faire converger étudiants et ouvriers. Aujourd'hui, la précarité fragmente, les relais organisés sont faibles, et les enjeux des lycéens et des étudiants ne sont pas les mêmes. » Il conclut : « Ce qu'il reste de commun, c'est le malaise profond partagé. »