Trois ans après les attentats du Hamas en Israël, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Yonathan Arfi, dresse un constat alarmant : l'antisémitisme a explosé dans le pays, passant de 436 actes recensés en 2022 à 1 676 en 2023, 1 570 en 2024 et 1 320 en 2025. Dans un entretien accordé à franceinfo, il lance « un appel à la responsabilité républicaine » à l'approche de l'élection présidentielle.
Un « choc français » révélateur des fractures de la société
Pour Yonathan Arfi, le 7-Octobre doit être vu « comme un choc français qui a été le révélateur et le catalyseur des fractures de la société, en libérant les passages à l'acte antisémite ». Il rappelle que dans les années 90, quelques dizaines d'actes antisémites étaient enregistrés chaque année par le ministère de l'Intérieur. De 2000 à 2022, ils se comptaient en centaines. Depuis 2023, ils se comptent en milliers.
« C'est quasiment quatre actes enregistrés par jour et à peu près 50 % des actes antireligieux en France (quand les juifs ne représentent que 1 % de la population française), avec beaucoup d'atteintes aux personnes », précise-t-il. Il évoque notamment « le viol antisémite d'une jeune fille de 12 ans à Courbevoie (2024), beaucoup d'agressions physiques violentes, une centaine par an, et des passages à l'acte terroristes, notamment l'attaque contre la synagogue de La Grande Motte (2024) ».
Un antisémitisme d'atmosphère dans les collèges et lycées
Au-delà des actes violents, le président du Crif observe « le développement d'un antisémitisme d'atmosphère, du quotidien, dans les collèges, les lycées ». Il cite une étude de l'Ifop réalisée en mars 2025, selon laquelle 37 % des 11 à 18 ans refusaient de nouer une relation amicale ou sentimentale avec un autre élève juif qui soutiendrait Israël.
Le quotidien des Français juifs a changé, explique Yonathan Arfi, qui parle de « vigilance accrue ». « Ce sont des petits gestes de prudence, par exemple des familles qui ont choisi d'enlever la mezouza, cet objet rituel que l'on place sur le côté de sa porte d'entrée, de la mettre à l'intérieur plutôt qu'à l'extérieur. Certains ont décidé de changer de nom sur les applications mobiles, pour ne pas être identifiés comme juifs. » Il constate aussi « des logiques de boycott qui se sont mises en place, par exemple contre Barbara Butch », une « dérive dangereuse, en rupture avec l'universalisme républicain ».
Une alya en hausse, un signal d'alarme
Le nombre de Français juifs choisissant de quitter la France pour Israël (alya) est passé d'une moyenne de 1 500 à 2 000 personnes par an à « un peu plus de 4 000 personnes en 2026 ». Pour Yonathan Arfi, « cela témoigne du fait qu'une partie des Français n'arrive pas à projeter leur avenir sereinement dans le pays ». Il ajoute : « quand un Français, quelle que soit sa confession, son origine, n'arrive plus à concevoir son avenir et celui de ses enfants dans la société, il doit être entendu comme un signal d'alarme par tous les Français ».
Interrogé sur la responsabilité du gouvernement Netanyahou, le président du Crif dénonce « le raccourci coupable » fait par Ségolène Royal et présent « dans beaucoup d'esprits en France », qui consiste à faire répondre les citoyens juifs d'un conflit se déroulant « à plusieurs milliers de kilomètres ». Il souligne que « la particularité de l'antisémitisme depuis le 7 octobre, c'est qu'il se présente comme un humanisme, un progressisme, en instrumentalisant la détresse réelle des populations civiles à Gaza ».
LFI et RN pointés du doigt
Yonathan Arfi critique vivement La France insoumise, qu'il accuse d'avoir « une stratégie assumée d'utiliser les complaisances antisémites comme un carburant électoral depuis le 7 octobre ». Il dénonce un « dévoiement de la cause palestinienne à des fins politiques » indécent, et un parti qui « ostracise les Français juifs et les stigmatise ». Concernant le Rassemblement national, il affirme que les révélations autour de Jordan Bardella « confortent les institutions juives dans la méfiance qu'elles ont gardé vis-à-vis de ce parti », malgré « l'évolution de certains discours publics ». Il rappelle qu'une étude de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, en juin, montrait que les sympathisants du RN et de LFI restaient « les plus poreux aux préjugés antisémites ».
Il évoque également Alain Soral et Dieudonné, « deux prédicateurs, qui sont différents, se rejoignent sur la question de l'antisémitisme et ont semé un terreau dont on paie aujourd'hui le prix ». Pour lui, « les partis antisystèmes, extrêmes, par nature, ont des logiciels qui sont souvent complotistes et restent in fine antisémites ».
Un appel à la responsabilité républicaine
Alors que des sondages dessinent la perspective d'un second tour opposant LFI et RN à la prochaine élection présidentielle, Yonathan Arfi se veut confiant : « Il n'y a pas de fatalité, le pire serait le renoncement. Je reste convaincu qu'il existe un chemin républicain permettant d'éviter la victoire du populisme qui n'est pas bon pour la France et ne sera donc jamais bon pour les Français juifs. »
Il attend du prochain président de la République « un discours de clarté sur ce qu'est l'antisémitisme et notamment la manière dont il dévoie l'émotion qui naît du conflit au Proche-Orient pour mieux stigmatiser les Français juifs ». Son message aux Français : « un appel à la responsabilité républicaine ». Il conclut : « L'antisémitisme commence avec les juifs et ne s'arrête jamais aux juifs. C'est toujours un indicateur avancé des dangers qui guettent l'ensemble de la société. C'est un indicateur aujourd'hui de la maladie qui gangrène notre démocratie. »