Les stéréotypes de genre résistent malgré une prise de conscience croissante
Les clichés liés aux hommes et aux femmes demeurent tenaces, selon le dernier baromètre d'opinion de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques. Une personne sur quatre y adhère, tandis qu'une autre sur quatre adopte une position ambivalente. Par exemple, la majorité des répondants estime que les mères sont plus aptes à s'occuper des enfants que les pères. Cependant, rejeter un stéréotype de manière consciente ne suffit pas à le rendre inactif dans l'esprit.
Pascal Huguet, directeur de recherche en psychologie sociale expérimentale au CNRS, souligne : « Penser qu'un stéréotype n'est actif qu'à la condition de son intériorisation est une erreur. » Une étude expérimentale codirigée par le psychologue et sa collègue Angela Sirigu, directrice de recherche au CNRS, apporte une preuve tangible de cette affirmation.
L'effet de la menace du stéréotype sur le cerveau
Les chercheurs ont observé l'impact direct des représentations sexistes sur des étudiants de la filière mathématiques, physique et sciences de l'ingénieur (MPSI), a priori bien armés pour résister à ces biais. Placés dans une IRM fonctionnelle, ces jeunes gens ont été soumis à des tâches de calcul mental, après avoir été informés que des différences de résultats étaient attendues entre les genres.
« Nous leur avons dit que des différences de résultats étaient prévisibles entre les deux genres », rapporte Angela Sirigu. Les clichés négatifs sur les femmes et les mathématiques ont ainsi été activés sans besoin de précisions supplémentaires. Ce phénomène, appelé « menace du stéréotype », a provoqué des réactions cérébrales distinctes.
Chez les femmes, l'insula, une région liée à la régulation émotionnelle et à la peur d'échouer, s'est activée. De plus, l'aire 40 de Brodmann du cortex pariétal, impliquée dans le calcul mental, s'est suractivée, comme si elles devaient fournir un effort cognitif accru pour contrer l'effet du stéréotype. En revanche, l'activité de cette zone a diminué chez les hommes, non concernés par cette menace.
Les performances intellectuelles des femmes ont souffert de ces réactions, tandis que leurs collègues masculins obtenaient les meilleurs résultats. « Il est frappant de constater que le stéréotype de genre est intégré par les femmes, même si elles savent, rationnellement, qu'il n'est pas vrai », explique Angela Sirigu.
Le cerveau, une machine à préjuger et à catégoriser
Pourquoi sommes-nous si sensibles aux stéréotypes, même en les rejetant consciemment ? Suliann Ben Hamed, directrice de recherche au CNRS, compare le cerveau à un superordinateur statistique qui réalise des inférences à partir des données disponibles. « Le cerveau encode un corpus d'apprentissage, de façon semblable à une IA, et construit des modèles internes statistiques normatifs biaisés », précise-t-elle.
Ces modèles se développent tôt, dès l'enfance, où la catégorisation par genre commence avant 2 ans, sans jugement de valeur initial. Cependant, en grandissant, les données numériques, comme la sous-représentation des femmes dans certains secteurs, renforcent ces codages différentiels. « D'une inégalité numérique, le cerveau peut déduire une inégalité de compétence », ajoute Pascal Huguet.
Des facteurs comme l'essentialisation (par exemple, « les femmes sont attentionnées ») ou les attributions explicites (comme « les femmes n'aiment pas les sciences ») aggravent les inégalités. Pourtant, le cerveau est plastique et peut s'adapter. « Il suffit de modifier la place des femmes dans la société, encore saturée de déséquilibres, pour rectifier les normes qu'il construit », assure Suliann Ben Hamed.
Des solutions pour contrer les stéréotypes persistants
Pascal Huguet propose l'instauration de quotas, déjà initiée en France dans les conseils d'administration des grandes entreprises et potentiellement étendue à des domaines comme l'ingénierie et l'informatique. « Avec les quotas, plus d'inférences possibles, plus de grains à moudre pour notre cerveau », explique-t-il, voyant là un moyen de réduire l'impact des stéréotypes.
Cette étude, l'une des rares à aborder les biais de genre sous l'angle de l'imagerie cérébrale, souligne l'importance de combattre ces représentations néfastes. La conférence « Des femmes sous influence : sexisme, intériorisation de genre et cerveau », organisée à Nice, permettra d'approfondir ces questions cruciales pour l'égalité des sexes.



