Le genre comme enjeu politique majeur
Et si la plus grande révolution de notre époque consistait à sortir de la vision binaire du genre, opposant simplement masculin et féminin ? Cette question fondamentale est au cœur du dialogue entre le philosophe Paul B. Preciado et l'historienne Laure Murat, qui voient dans cette déconstruction un puissant moyen de résister au fascisme ambiant, voire de le renverser complètement.
Deux œuvres qui se répondent
Entre leurs publications récentes, les échos sont frappants. Paul B. Preciado accompagne d'un essai les Mémoires d'un certain N.O. Body, récit extraordinaire d'un homme assigné fille à la naissance qui obtint une réassignation de genre officielle en 1906 en Allemagne. « N.O. Body est à la fois notre ancêtre et notre contemporain », souligne le philosophe, établissant un pont entre les luttes passées et présentes.
De son côté, Laure Murat voit rééditer « La loi du genre », essai issu de sa thèse initialement publié en 2006. Cet ouvrage examine ce qu'on a historiquement nommé le « troisième sexe » – cette catégorie « hors sexes », ni masculin ni féminin, ou les deux à la fois, qualifiée de « mixte », « intermédiaire » ou « neutre » – sur la période 1835-1939.
La binarité comme outil de domination
Dans sa préface inédite, l'historienne interroge avec acuité l'attachement viscéral, voire le combat acharné, des forces réactionnaires pour préserver la dichotomie masculin/féminin. « Quel but légitime cette binarité construite de toutes pièces poursuit-elle, sinon l'organisation des inégalités et des dominations ? », questionne-t-elle avec une pertinence qui résonne particulièrement dans le contexte politique actuel.
Les deux intellectuels plongent dans les luttes historiques des « dissidents du genre » pour mieux éclairer et nourrir les combats contemporains. Leurs travaux révèlent comment la catégorisation rigide des genres a toujours servi d'instrument de contrôle social et d'exclusion.
Échos troublants entre les époques
La lecture croisée de ces œuvres fait apparaître des parallèles saisissants entre la fin du XIXe siècle, le début du XXe et notre époque actuelle :
- L'explosion des questionnements sur l'identité de genre
- La montée des idéologies fascisantes et réactionnaires
- La résistance acharnée aux transformations sociales
- La persistance des mécanismes d'exclusion basés sur le genre
Ces résonances historiques suggèrent que les enjeux autour du genre ne sont pas marginaux, mais bien centraux dans les conflits politiques qui traversent les sociétés. La défense de la binarité apparaît comme un pilier des conservatismes les plus radicaux.
Une histoire qui nous concerne tous
Comme le soulignent Preciado et Murat, l'histoire des hermaphrodites et des personnes intersexes concerne l'humanité tout entière. Elle met en lumière les constructions arbitraires qui régissent nos vies et révèle les mécanismes par lesquels le pouvoir s'exerce sur les corps et les identités.
Leur dialogue ouvre ainsi une perspective politique essentielle : la déconstruction du genre n'est pas seulement une question identitaire individuelle, mais un projet collectif de transformation sociale, une arme contre les formes contemporaines de fascisme qui cherchent à figer les individus dans des catégories rigides et hiérarchisées.



