Un témoignage fort contre l'aide à mourir en établissement
Je vis avec une paralysie cérébrale depuis ma naissance, ce qui fait de moi une personne dépendante depuis quarante-et-un ans. Chaque jour, j'ai besoin d'assistance pour les actes les plus basiques de la vie quotidienne. Pour moi, la dépendance n'est pas une simple hypothèse de fin de vie ou une peur abstraite : c'est une condition permanente, vécue au présent, avec toutes ses réalités et ses défis.
L'opposition à l'aide à mourir en maison de retraite
C'est depuis cette expérience intime et profonde que je m'oppose fermement à l'idée de donner la mort en établissement, y compris dans les maisons de retraite. Là où vivent des personnes vulnérables, dépendantes, parfois épuisées ou isolées, introduire la mort comme une option institutionnelle ne représente pas un progrès. Au contraire, c'est une mise en danger potentielle pour ces individus fragiles.
On présente souvent l'aide à mourir comme un choix libre et éclairé. Mais qu'est-ce qu'un choix véritable lorsque l'on dépend entièrement des autres pour tout ? Lorsque l'on ressent constamment que l'on pèse sur des proches, sur des soignants dévoués, ou sur un système de santé déjà sous tension ? Dans ces conditions précaires, proposer la mort n'est jamais un acte neutre. Ce n'est pas une liberté supplémentaire offerte aux personnes, c'est une pression silencieuse et insidieuse qui peut influencer leurs décisions.
L'interdit de donner la mort : un rempart essentiel
Affirmer que donner la mort est un interdit, même lorsque la mort est explicitement demandée, n'est ni une violence ni un refus d'écouter la souffrance. C'est plutôt une assurance-vie primordiale pour protéger les plus vulnérables. Cet interdit oblige la société à former les équipes soignantes à accompagner la souffrance, à la soulager efficacement, et à rester présentes auprès des patients, plutôt que de considérer la mort comme une solution unique et facile.
Il impose également une culture du soin et de la responsabilité, où les professionnels doivent être formés à accompagner la mort lorsqu'elle survient naturellement, ce qui est fondamentalement différent de la provoquer activement. Cela doit se faire dans le cadre de lois claires et d'une déontologie exigeante, garantissant le respect et la dignité de chaque individu jusqu'à ses derniers moments.
Un interdit ancré dans l'histoire et la civilisation
On affirme parfois que cet interdit de donner la mort aurait des origines chrétiennes, mais c'est historiquement inexact. Il est bien antérieur au christianisme, traversant les civilisations et fondant le droit depuis l'Antiquité. Par exemple, le code d'Hammourabi, texte juridique rédigé vers 1750 avant notre ère par le roi babylonien Hammourabi, en témoigne déjà. Ce code est l'un des plus complets des textes juridiques connus de la civilisation mésopotamienne.
Les sociétés humaines ont compris très tôt qu'aucun lien social ne peut tenir si l'on autorise la mise à mort des plus fragiles. Cet interdit n'est pas une simple croyance religieuse ou morale : c'est un rempart essentiel qui protège chacun de nous au moment où nous sommes le plus exposés et vulnérables. Il affirme avec force que la valeur d'une vie humaine ne dépend ni de son autonomie, ni de sa productivité économique, ni de son confort personnel.
La solidarité face à la vulnérabilité
Une vie dépendante reste une vie pleine, digne et précieuse, méritant le respect et le soutien de tous. C'est pourquoi les mots que nous utilisons ont une importance cruciale. Lorsque l'on se réclame de concepts comme « l'humanisme », « la bienveillance » ou « l'éthique » tout en défendant la possibilité de donner la mort aux personnes vulnérables, il y a une contradiction majeure et troublante.
On ne peut pas prétendre à la solidarité tout en organisant la mort de ceux qui ont le plus besoin de protection. La véritable solidarité consiste à accompagner avec empathie, à soutenir sans relâche, à soulager la souffrance avec compassion, et à rester présent dans les moments difficiles, pas à faire disparaître les personnes pour résoudre un problème collectif.
Si l'on accepte de donner la mort en établissement, alors il faut avoir l'honnêteté intellectuelle de changer de discours et de signature éthique. Car, vouloir la mort d'autrui n'est jamais un acte de solidarité authentique. C'est plutôt l'aveu d'un échec collectif à prendre soin des plus fragiles parmi nous.
Une peur nouvelle pour les personnes dépendantes
Pour celles et ceux qui vivent la dépendance au quotidien, comme moi, cette perspective d'aide à mourir ajoute une peur nouvelle et angoissante : celle de devenir indésirables, un fardeau que la société voudrait éliminer. Je refuse catégoriquement cette logique perverse et dangereuse. Je refuse que la dépendance, qu'elle soit due à l'âge, au handicap ou à la maladie, devienne un argument pour mourir plutôt que pour vivre avec dignité.
La société se juge et se mesure à la manière dont elle traite ses membres les plus fragiles et vulnérables. C'est là, dans cet engagement envers les personnes dépendantes, que se joue aujourd'hui notre humanité véritable et notre capacité à construire un monde plus juste et compatissant. Guillaume Benhamou, résidant à Vanves dans les Hauts-de-Seine, partage ce témoignage poignant pour éclairer le débat public sur la fin de vie.



