Une étude révèle l'ampleur du racisme en France, au-delà des minorités visibles
L'enquête de l'Ifop pour la Licra, publiée le 9 avril, intervient dans un contexte déjà tendu. Le 4 avril, plusieurs milliers de personnes s'étaient rassemblées à Saint-Denis suite à des propos qualifiés de racistes visant le nouveau maire, Bally Bagayoko. Parallèlement, la proposition de loi de Caroline Yadan contre les formes renouvelées de l'antisémitisme divise l'opinion, avec une pétition hostile dépassant les 500 000 signatures. Dans ce climat, l'étude apporte une vision claire de la gravité du phénomène.
Des chiffres alarmants sur la prévalence du racisme
Réalisée par téléphone entre le 8 août et le 2 septembre 2025 auprès de 14 025 personnes âgées de 15 ans et plus en France métropolitaine, l'enquête montre que 46 % des interrogés ont subi, au cours de leur vie, une agression ou une discrimination à caractère raciste. 24% ont vécu un comportement raciste dans les cinq dernières années, et 15% une discrimination dans les douze derniers mois.
Les agressions verbales dominent, incluant moqueries, propos vexants et insultes. Cependant, l'étude recense aussi 14% de menaces, 11% de dégradations ou destructions de biens, et 9% de violences physiques.
Un périmètre élargi pour une vision plus complète
Contrairement aux outils habituels centrés sur les trajectoires migratoires, cette enquête interroge un large panel et met en lumière des groupes souvent moins visibles. Les Juifs, les Asiatiques, et même les personnes perçues comme « blanches » sont inclus, offrant une image plus nuancée.
Sur l'ensemble de la vie, 80% des Juifs et 79% des musulmans déclarent avoir subi une agression ou discrimination raciste, contre 64% des bouddhistes, 57% des protestants et 43% des catholiques. En termes de perception, 80% des personnes perçues comme « noires », 70% comme « arabes » et 60% comme métis rapportent de tels incidents.
Dans les douze derniers mois, 37% des Juifs ont subi une discrimination, contre 15% dans l'ensemble de l'échantillon. Les personnes perçues comme « blanches » ne sont pas épargnées : 39% ont vécu un incident raciste au cours de leur vie, 17% dans les cinq dernières années et 9% dans l'année écoulée.
Des répertoires distincts selon les groupes
Chez les Juifs, l'antisémitisme semble plus diffus et ancré dans le quotidien. 13% rapportent une discrimination dans un taxi ou VTC, 58% évitent certaines rues, et 41% expriment une défiance envers les institutions. Pour les musulmans et personnes perçues comme « noires ou arabes », le racisme prend souvent une forme institutionnelle : 34% des perçus comme « arabes » ont été traités injustement par la police, et 30% des perçus comme « noires » ont subi une discrimination au travail.
François Kraus, directeur du pôle politique à l'Ifop, souligne : « Les violences et discriminations racistes ne sont pas l'apanage des minorités issues des migrations postcoloniales. On a interrogé l'ensemble de la population, y compris des minorités intégrées de longue date. »
Impacts profonds sur la vie quotidienne et la santé mentale
Le racisme influence les comportements : 53% des personnes perçues comme « noires », 61% comme « arabes », 52% comme « asiatiques » et 52% comme « blanches » adoptent des stratégies d'évitement. Chez les Juifs, ce taux atteint 81%.
Près d'un tiers des Juifs ont subi une discrimination à l'école, avec une proportion équivalente ayant changé d'établissement. 19% rapportent des discriminations au travail. 47% des Juifs concernés ont vécu de l'anxiété ou des états dépressifs liés aux discriminations, et 15% évoquent des pensées suicidaires, le taux le plus élevé de l'étude.
Globalement, 22% des victimes ont envisagé de quitter la France. Chez les Juifs, ce chiffre monte à 55%, et atteint 67% chez les victimes de violences physiques. François Kraus observe : « On voit se dessiner une forme de sécession silencieuse, avec une désillusion envers les institutions et une tentation de l'évitement ou du départ. »
Avec parfois l'idée qu'une vie ordinaire en France n'est plus tout à fait tenable, cette enquête révèle un racisme profond et étendu, affectant divers groupes et poussant à des ajustements significatifs dans la vie sociale.



