Pourquoi notre cerveau rejette la critique constructive : les mécanismes neuroscientifiques expliqués
Nous affirmons tous, en théorie, être ouverts à la critique constructive. Nous la sollicitons même parfois – dans notre vie professionnelle, dans nos relations amoureuses, entre amis. Pourtant, au moment précis où elle survient, quelque chose se bloque souvent. Le ton nous dérange, le timing semble inapproprié, la légitimité de l'autre est remise en question… Au mieux, nous encaissons le coup. Au pire, nous ne l'entendons pas, nous nous vexons ou l'interprétons comme une attaque personnelle.
Et non, il ne s'agit pas simplement d'une question de susceptibilité. Une équipe de neuroscientifiques néerlandais, qui s'est penchée sur ce sujet, lève une partie du voile sur ce paradoxe. Publiée en 2013 dans la revue scientifique PLOS One et menée auprès de quarante-huit participants âgés de 18 à 27 ans présentant un niveau moyen d'émotivité, cette étude éclaire le mécanisme cérébral à l'œuvre. Sa conclusion est sans appel : notre cerveau, parce qu'il peine à traiter correctement les critiques qu'il reçoit, les rend quasi intrinsèquement difficiles à accepter.
Le cerveau se concentre sur l'intention plutôt que sur le contenu
En effet, les chercheurs ont observé que les critiques stimulaient bien davantage les régions cérébrales impliquées dans l'interprétation des interactions sociales, la régulation des émotions et le traitement des informations sensorielles, que les zones relatives au raisonnement logique, à la réflexion sur soi ou à l'inhibition des impulsions. En d'autres termes : notre cerveau se focalise principalement sur l'intention – supposée – du critique plutôt que sur la critique elle-même. D'où les réactions de crispation et de défense immédiates.
Mais ce n'est pas le seul mécanisme en cause. Dès 1988, le psychologue social américain Claude Steele, pionnier dans ce domaine, démontrait dans sa théorie de « l'affirmation de soi » combien une atteinte à l'image que nous avons de nous-mêmes pouvait activer des mécanismes de protection. Cela nous pousse à la « rationalisation » – un mécanisme de défense qui consiste à invoquer des éléments extérieurs, comme une mauvaise intention du critique – plutôt qu'à une remise en question sincère et à un ajustement de notre comportement.
Les narcissiques et les compétitifs : des profils particulièrement vulnérables
En clair : le fonctionnement mécanique de notre cerveau et ses ressorts psychologiques nous incitent plus spontanément à percevoir la remarque de notre interlocuteur comme une mise en cause personnelle et à lui prêter des intentions cachées – rancœur, rivalité ou tout autre mobile inavouable – qu'à examiner objectivement ce qui, dans notre comportement ou nos compétences, justifie réellement sa critique. Autrement dit : nous avons tendance à penser « Que me veut-il ? » plutôt que « Comment puis-je m'améliorer ? »
Bien sûr, ces mécanismes ne se manifestent pas avec la même intensité ni la même fréquence chez tout le monde. Certains individus y sont plus vulnérables que d'autres. Deux psychologues américains ont ainsi démontré dans une enquête publiée en 1998 dans le Journal of Personality and Social Psychology que les personnes considérées comme les plus narcissiques étaient aussi celles qui recevaient le plus mal la critique, et y réagissaient avec une agressivité significativement plus élevée.
Dans cette expérience, chaque participant devait rédiger une histoire courte ou un poème à partir d'un titre imposé, puis recevait un « feedback » négatif sur son travail. Ensuite, il avait la possibilité d'« agresser » l'évaluateur en l'exposant à un son strident, en guise de représailles. Les résultats sont éloquents : les participants les plus narcissiques, mus par le ressentiment, poussaient en moyenne le curseur jusqu'à 72 décibels, contre seulement 58 décibels pour les autres.
Une chute de performance pouvant atteindre 30 %
Un autre profil a été passé au crible : celui des individus dont l'estime d'eux-mêmes dépend étroitement de leur performance, souvent qualifiés de « compétitifs ». Observés dans une enquête menée en 2012, ils ont été soumis à une tâche cognitive similaire et confrontés à un même « feedback » négatif. La différence : on leur demandait de réaliser un nouvel exercice après la critique. Résultat : si leur colère les poussait à redoubler d'efforts, ces derniers se révélaient particulièrement « mal dirigés ».
Plus absorbés par leurs émotions – et leur envie de revanche – que par la tâche à accomplir, ces « compétitifs » consacraient alors 40 % de temps supplémentaire à observer leur évaluateur, affichaient une précision inférieure de 25 % dans l'exécution de leur travail, et voyaient leur performance globale chuter de 20 à 30 %. Leurs émotions post-critiques, concluaient les auteurs, détournaient non seulement leur attention, mais épuisaient aussi leurs ressources cognitives, nuisaient à leurs résultats et aggravaient leurs erreurs.
Comment mieux recevoir la critique ?
Les personnes les plus vulnérables à la critique se demanderont peut-être que faire de ces informations. Si un travail sur soi peut constituer une piste intéressante, s'efforcer de ne pas y voir un jugement personnel et de s'en tenir strictement à ce qu'elle « dit » reste un bon point de départ. Ces efforts ne rendront pas la critique indolore, du moins pas immédiatement. Mais ils représentent une approche métacognitive accessible et éprouvée. Et ils révèlent rapidement l'intérêt de considérer ces « feedbacks » pour ce qu'ils sont véritablement : une opportunité précieuse de progresser et d'avancer.
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