Parents et écrans : un quart des enfants jamais sensibilisés aux dangers d'Internet
On pourrait croire la question entendue et largement partagée dans l'opinion publique. Depuis l'avis des académies des sciences, de médecine et des technologies en 2019 appelant à une « vigilance raisonnée sur les technologies numériques », jusqu'aux témoignages déchirants de parents ayant perdu des enfants après une exposition à des contenus TikTok nocifs, en passant par la montée des discours masculinistes en ligne et la réutilisation malveillante de photos familiales par des pédocriminels, l'actualité ne cesse de nous rappeler les périls associés aux écrans pour les jeunes générations. Pourtant, une proportion significative de parents ne prend toujours pas le temps d'éduquer et de protéger leur progéniture, comme le révèle le dernier baromètre annuel de la Fondation pour l'enfance.
Un dialogue familial insuffisant face aux risques réels
D'après cette enquête approfondie, menée auprès d'un millier de parents et de près d'un millier d'enfants âgés de 8 à 15 ans, environ un quart de ces jeunes affirment n'avoir jamais eu de conversation avec leurs parents concernant d'éventuels contenus choquants rencontrés en ligne, tels que des scènes pornographiques ou violentes. Plus inquiétant encore, 12% des enfants déclarent que leurs parents ne leur parlent absolument jamais des « risques sur Internet », incluant le cyberharcèlement, les arnaques financières, les défis dangereux ou les interactions avec des inconnus.
Ces dangers sont pourtant bien tangibles et documentés. Concernant l'accès aux sites pornographiques, près d'un garçon sur cinq âgé de 10 ans y consulte du contenu chaque mois, pour une durée moyenne de trente minutes. Dès l'âge de 12 ans, plus de la moitié des garçons y passe environ une heure mensuellement. Par ailleurs, les statistiques montrent que 20% des élèves d'école primaire rapportent avoir déjà subi du cyberharcèlement, un chiffre qui atteint près de 30% chez les collégiennes.
Joëlle Sicamois, directrice de la Fondation pour l'Enfance, exprime une préoccupation mesurée face à ces données. « Il existe de nombreuses familles où le dialogue avec les enfants reste très limité », souligne-t-elle, insistant sur l'urgence d'une « véritable éducation aux médias et au numérique ». Elle précise : « Il est impératif d'aborder la question des écrans avec les enfants dès le plus jeune âge et de construire une relation de confiance progressive. Si un dialogue ouvert est établi précocement, il sera plus aisé de discuter des enjeux à l'adolescence, lorsque les risques s'intensifient. Sans prévention en amont, un enfant pourrait ne pas identifier le danger lorsqu'il sera confronté à une image inappropriée. »
La présence massive des écrans dès le plus jeune âge
Les écrans occupent une place considérable dans le quotidien des enfants, y compris des plus jeunes. Selon le baromètre, 80% des 11-15 ans possèdent un smartphone personnel, et ce chiffre s'élève à 52% pour les 8-10 ans. Ces appareils ne servent pas uniquement à passer des appels, comme le démontrent les récentes données de Médiamétrie : les 11-14 ans consacrent en moyenne 1 heure 47 minutes par jour aux réseaux sociaux et aux messageries instantanées, alors que l'accès à ces plateformes est théoriquement interdit avant 13 ans et que les députés viennent de voter en faveur d'une interdiction jusqu'à 15 ans.
Cette omniprésence numérique ne s'accompagne pas toujours des protections nécessaires, peut-être en raison de difficultés communicationnelles au sein des familles. L'enquête révèle ainsi que 44% des parents et 40% des enfants estiment que les discussions autour du numérique sont « souvent sources de disputes ». Joëlle Sicamois analyse : « De nombreux parents adoptent une posture de jugement plutôt que de s'intéresser authentiquement aux contenus consultés par leurs enfants. Si les jeunes perçoivent uniquement du jugement ou la menace d'une interdiction, ils n'auront pas envie de se confier. Il est crucial qu'ils sachent trouver une écoute bienveillante. »
Des habitudes préoccupantes et un rapport à l'ennui à repenser
Le baromètre met également en lumière des pratiques parentales parfois contradictoires avec les recommandations sanitaires. Ainsi, 29% des parents autorisent l'accès aux écrans avant le coucher, et 20% le permettent au réveil ou pendant le petit-déjeuner. Pourtant, de multiples études scientifiques ont démontré que l'exposition à la lumière bleue des écrans avant le sommeil inhibe la sécrétion de mélatonine, une hormone essentielle à l'endormissement. Le matin, cette pratique nuit aux apprentissages scolaires en créant une « ébullition invisible » qui réduit la disponibilité cognitive de l'enfant.
Enfin, l'enquête Ifop dessine en filigrane une société française qui semble fuir l'ennui, pourtant porteur de vertus développementales. Les trois quarts des parents reconnaissent recourir aux écrans pour occuper leurs enfants par défaut d'alternative, tandis que 55% des jeunes avouent y avoir recours par ennui. Joëlle Sicamois conclut par une recommandation qui résonne comme un programme éducatif : « Il est nécessaire de réintroduire de l'ennui constructif dans les activités des enfants. »
* Méthodologie : Enquête réalisée auprès d'un échantillon représentatif de 1 001 parents d'enfants âgés de 8 à 15 ans. Après consentement parental, 953 enfants ont répondu à un questionnaire auto-administré en ligne du 1er au 10 décembre 2025. La représentativité a été assurée par la méthode des quotas.



