La fragilité des institutions humaines selon le philosophe Olivier Abel
Dans une tribune publiée dans Midi Libre, le philosophe Olivier Abel développe une réflexion profonde sur la nature et l'importance cruciale des institutions dans nos sociétés contemporaines. Pour lui, les institutions représentent bien plus que de simples structures administratives : elles incarnent la confiance mutuelle que nous partageons et notre adhésion à un langage commun.
Des vaisseaux fragiles dans un océan d'incertitudes
Olivier Abel établit une métaphore maritime puissante en citant le film Le Crabe-Tambour de Schoendoerffer : "sans vaisseau les hommes ne sont pas grand-chose". Il transpose cette image aux institutions humaines qu'il décrit comme des "vaisseaux" qui nous portent collectivement. "Sans elles nous pouvons sombrer", affirme-t-il avec conviction.
Le philosophe insiste sur leur fragilité intrinsèque : "ce sont des cathédrales de paroles, elles tiennent à pas grand-chose, à la confiance que nous avons les uns dans les autres et dans le langage commun". Cette confiance, lorsqu'elle s'érode, entraîne l'effondrement des institutions elles-mêmes, car "nul alors ne peut se sauver tout seul".
La double menace contemporaine contre les institutions
Olivier Abel identifie deux processus opposés mais concomitants qui sapent les institutions à travers le monde contemporain. D'un côté, la logique verticale de la pure domination remplace les institutions par la loi du plus fort et ce qu'il nomme le "Règne de la Force". Dans cette perspective, les institutions ne sont pour les despotes que des instruments à utiliser pour conquérir et conserver le pouvoir.
De l'autre côté, une logique horizontale réduit les institutions à de simples contrats privés, selon l'idéologie ultra-libérale dominante. Cette vision nie tout ce qui n'entre pas dans le "Règne du Marché", considérant les institutions comme inutiles voire nuisibles.
Le philosophe observe avec inquiétude que "les régimes les plus stables ont compris qu'il fallait avoir une jambe dans chaque camp : un solide appareil répressif brisant tout contre-pouvoir, et une idéologie qui fait croire aux gens qu'ils sont libres pour mieux les exploiter". Ces deux dynamiques convergent dans ce qu'il nomme la "désinstitution", un processus qui défait non seulement les États mais les sociétés elles-mêmes.
La vision arendtienne des institutions comme théâtre mutuel
Pour envisager une réponse à cette crise institutionnelle, Olivier Abel se tourne vers la philosophe Hannah Arendt et sa conception du monde humain comme demandant "à être institué comme un théâtre mutuel". Loin de la réduction administrative et gestionnaire contemporaine, l'institution devient ainsi "ce théâtre qui donne un cadre plus durable à nos vies éphémères".
Deux caractéristiques fondamentales émergent de cette conception arendtienne. Premièrement, la durabilité : "les générations peuvent se succéder et se remplacer, quelque chose demeure". Deuxièmement, l'importance accordée à la pluralité humaine que l'institution a précisément pour mission d'instituer, créant ainsi "des compromis fragiles mais durables pour que des humains différents puissent agir ensemble".
Cette réflexion philosophique intervient dans un contexte où, comme le soulignent d'autres articles du même journal, la confiance des Français envers la politique atteint des niveaux préoccupants, illustrant concrètement les risques de la désinstitution dénoncés par Olivier Abel.



