Lyceens de Sete : « L'avenir, si on le rate, c'est trop tard »
Lyceens de Sete : « L'avenir, si on le rate, c'est trop tard »

Quatre élèves de première générale du lycée Paul-Valéry à Sète, engagés dans le mouvement de blocus, ont accepté de s'exprimer à cœur ouvert. Sia, Fatima, Nino et Milan décrivent une lutte pour leurs droits, née d'un ras-le-bol général parti de Saint-Denis. Ils condamnent les violences mais dénoncent une répression disproportionnée, et refusent la plateforme Agora, qu'ils jugent inefficace.

Une mobilisation pour les générations futures

Depuis le lundi 5 octobre, la mobilisation des lycéens de Paul-Valéry est très suivie. Les quatre élèves, invités à l'agence Midi Libre, égrènent leurs motivations avec conviction. Milan insiste : « C'est d'abord une lutte pour nos droits. Elle vient davantage d'un ras-le-bol général, parti de Saint-Denis, que d'une vraie décision. On se bat contre le système actuel et on veut que les choses changent. » Il ajoute : « On se sent investis d'une mission. Elle nous concerne tous et même nos enfants, demain. »

Fatima souligne l'enjeu pour l'avenir : « C'est notre avenir et ceux des générations futures qui se jouent. Si on enchaîne les blocus et les manifs en manquant nos heures de cours, c'est aussi parce qu'on a des frères et des sœurs, demain des enfants, qui seront concernés. Le bac, on peut toujours le repasser, ce n'est pas un souci. Mais l'avenir, si on le rate, c'est trop tard. » Nino, qui se sent aussi investi d'une mission, précise : « Ce mouvement n'aura pas forcément beaucoup d'impact sur notre scolarité à nous. On quittera le lycée dans moins de 2 ans et je doute de l'efficacité de réelles mesures d'ici là. En revanche, il est avant tout utile pour les générations futures. »

Sia, qui n'avait pas vu venir le mouvement, a fini par adhérer : « À la base, j'ai beaucoup râlé sur les emplois du temps, le nombre d'élèves par classes, le manque de profs… mais je n'avais jamais pensé que cela puisse prendre une telle ampleur. En voyant la mobilisation sur les réseaux sociaux, je me suis dit que c'était une super idée et qu'on était tous concernés. »

Des revendications précises : emplois du temps, moyens, Parcoursup

Les quatre lycéens portent trois griefs principaux : les emplois du temps, le manque de moyens humains et matériels, et Parcoursup. Sia décrit des journées « de 8 h à 18 h à 38 élèves par classe », suivies des transports et des devoirs, sans temps pour une vie extrascolaire. Fatima ajoute : « Dans ces journées de cours on peut avoir jusqu'à 6 h de trou. » Nino sort son emploi du temps pour illustrer : « Ce jour-là j'ai une heure de cours, quatre heures de trous puis cinq heures de cours. »

Milan évoque la convention citoyenne : « Elle a préconisé qu'on ait moins d'heures de cours à condition que l'on ait moins de vacances. C'est quelque chose que l'on peut accepter. Il faut juste que le gouvernement lise les conclusions de cette convention. » Sur le manque de moyens humains, Nino rapporte : « L'an dernier, on n'en a pas eu en anglais pendant quatre mois », et quand les absents sont remplacés, ce sont des « contractuels qui n'ont pas eu leurs diplômes, et on sent que l'enseignement n'est pas le même ». L'infirmière est unique et parfois absente pendant des mois, ce qui oblige à appeler les parents en cas d'urgence, comme une crise d'épilepsie.

Parcoursup est aussi une source de colère. Milan dénonce « une injustice générale. Certains travaillent comme des fous et n'ont pas ce qu'ils veulent et d'autres travaillent moins et ont tout ce qu'ils désirent ». Fatima souligne la pression psychologique : « Cela met une pression folle sur les gens, et cela peut être dangereux sur ceux qui ont des faiblesses psychologiques. » Localement, les lycéens relèvent des défauts à Paul-Valéry : fenêtres qui ne s'ouvrent pas, radiateurs en panne, cours à 10 °C l'hiver, et jusqu'à 35 °C l'été dans des classes de 38 élèves. Nino craint pour les examens : « Avec des températures comme ça durant les examens, je crains le pire. »

Violences : condamnation mais incompréhension face à la répression

Les lycéens condamnent toutes les violences, mais estiment que la violence lycéenne « peut s'entendre en raison du ras-le-bol général », selon Milan, tout en reconnaissant qu'elle « décrédibilise le mouvement ». Les images de lycéens blessés ont choqué. Nino dénonce : « Des policiers qui utilisent des armes de répression massive contre des lycéens pour des feux de poubelle, alors qu'il n'y a pas de mise en danger de la sécurité d'autrui, ce n'est pas normal. » Fatima rapporte des propos entendus à Montpellier : « J'ai entendu des policiers dire qu'ils allaient “casser la gueule à ces gauchos”. » Elle admet aussi des provocations de manifestants : « Il y a aussi beaucoup de provocations des manifestants qui balancent des mortiers ou leur jettent de la peinture. Je peux comprendre d'un côté. »

Sia rappelle : « On est des mineurs et on n'a pas de protection face à des policiers armés. » Les quatre lycéens regrettent que les médias « évoquent plus la problématique des violences que celle des revendications », et que l'État veuille « d'abord nous bâillonner ». Interrogé sur le slogan « Acab » lancé sur le parvis de Paul-Valéry, Milan admet : « Ce slogan n'était pas bien choisi. C'est de la violence verbale. Je n'aurais pas dû le crier. Mais aucun policier sétois n'était ciblé. » Fatima rappelle : « De tous nos blocus, on ne s'est jamais jeté sur un policier ! » Milan ajoute : « Mais mai 1968 ne s'est pas fait dans le calme. »

Après le lycée : des projets, mais une défiance envers Agora

Fatima envisage la politique ou des études de psycho, mais confie : « Notre futur est tellement incertain. Cela me fait très peur. Là on se bat pour notre avenir, mais on n'est pas fait pour ça. Ce n'est pas à nous de le faire. » Milan se destine à la diplomatie « pour contribuer à construire un monde meilleur ». Nino veut devenir médecin « pour aider les gens », et Sia avocate, « parce que c'est important que tout le monde ait le droit de se défendre ».

La plateforme Agora, lancée le 4 octobre par le gouvernement, ne convainc pas. Aucun des quatre lycéens n'y contribuera. Sia résume : « Nos revendications, elles sont simples. On les voit sur toutes nos pancartes. C'est plus de fric, moins de flics. » Milan parle d'un « nonos qu'on nous tend pour nous calmer. Ils savent très bien ce que l'on veut. Donc il n'y a pas besoin d'Agora. » Fatima ajoute : « En fait, ça les amuse. Ils nous font miroiter qu'on pourrait avoir quelque chose par ce biais-là. » Sia reste prudente sur l'avenir, notant que « le gouvernement semble ne pas trop trembler et essaie d'étouffer la colère », mais rappelle qu'en mai 1968, « le mouvement des étudiants avait marché ».