La reconnaissance posthume d'une pionnière des mathématiques
La ville de Paris rend enfin hommage au génie scientifique de Jacqueline Ferrand, mathématicienne née à Alès en 1918 et décédée en 2014. Son nom rejoint désormais ceux de 71 autres femmes scientifiques françaises gravés dans l'acier de la tour Eiffel, mettant fin à une longue période d'anonymat pour ces figures féminines qui ont marqué l'histoire des sciences.
Un parcours académique exceptionnel
Jacqueline Ferrand intègre en 1936 la première promotion de filles admises à l'École normale supérieure de Paris pour étudier les mathématiques et les sciences. Dès 1939, elle se distingue en obtenant le premier prix au concours masculin d'agrégation de mathématiques, ex æquo avec Roger Apéry. Le jury, impressionné par son sens de l'analyse et sa maturité précoce, reconnaît immédiatement son talent exceptionnel.
En 1942, elle soutient une thèse remarquée sur les fonctions de variables complexes qui lui vaut le prix Girbal-Baral de l'Académie des sciences en 1943, suivi du prix Peccot du Collège de France. Ses travaux ont exercé une influence considérable dans les domaines de l'analyse complexe et de la géométrie riemannienne, une branche spécialisée de la géométrie différentielle.
Une carrière universitaire pionnière
Après avoir enseigné les mathématiques à l'École normale supérieure de jeunes filles et préparé ses élèves à l'agrégation, Jacqueline Ferrand occupe de 1948 à 1956 la chaire de calcul différentiel et intégral et de géométrie supérieure à l'université de Lille. Suite à une année sabbatique à l'université de Princeton aux États-Unis, elle devient professeure titulaire à l'université de Paris, où elle enseigne jusqu'à sa retraite en 1984.
Elle fut l'une des premières femmes professeures titulaires de la faculté des sciences à Paris, brisant ainsi de nombreuses barrières dans un milieu académique alors très masculin. Mariée au mathématicien Pierre Lelong et mère de quatre enfants, elle a su concilier vie familiale et carrière scientifique d'excellence.
Une reconnaissance internationale et un héritage durable
Selon Pierre Pansu, agrégé de mathématiques et ancien chargé de recherche au CNRS, "les travaux de Jacqueline Ferrand ont une influence sensible dans plusieurs branches des mathématiques". Bien que peu connue en France, elle jouit d'une grande considération à l'étranger, notamment en Finlande où elle a mené d'importantes collaborations scientifiques.
Son approche modeste et rigoureuse l'a empêchée de fonder une école mathématique, comme elle l'expliquait elle-même : elle hésitait à entraîner des jeunes chercheurs sur des pistes qu'elle jugeait insuffisamment prometteuses. Cette intégrité intellectuelle caractérise toute sa carrière.
Un double hommage mémoriel
La Société mathématique de France a créé un prix Jacqueline Ferrand en hommage à son brillant parcours, perpétuant ainsi sa mémoire dans le monde académique. Parallèlement, l'initiative portée par la Ville de Paris, en collaboration avec l'association Femmes & sciences et la société d'exploitation de la tour Eiffel (SETE), inscrit définitivement son nom dans le patrimoine scientifique national.
Ce projet mémoriel corrige enfin l'oubli historique dont ont souffert les femmes scientifiques, alors que la tour Eiffel, depuis sa construction en 1889, rendait hommage aux sciences, au progrès et aux techniques presque exclusivement sous un angle masculin. Les 72 noms féminins gravés dans l'acier du monument parisien symbolisent cette réparation historique et cette reconnaissance tardive mais essentielle.
Le parcours de Jacqueline Ferrand, depuis ses premiers succès au lycée Feuchères à Nîmes jusqu'à sa carrière universitaire exceptionnelle, illustre parfaitement le talent et la persévérance des femmes scientifiques qui ont dû surmonter de nombreux obstacles pour faire reconnaître leurs contributions à l'avancement des connaissances.



