Immigration : l'école française face à un « grand refoulement »
Immigration : l'école face à un « grand refoulement »

Près de vingt ans après un premier état des lieux, l'histoire de l'immigration demeure un angle mort du récit national enseigné à l'école. C'est le constat sévère que dresse Pascal Mériaux, professeur agrégé d'histoire-géographie, dans une tribune publiée le 28 août 2026. Alors que l'immigration s'invite au cœur du débat public à l'approche de l'échéance présidentielle, l'auteur pointe une « érosion » et une « instrumentalisation » de cet enseignement, malgré des avancées notables depuis 2008.

Un diagnostic toujours valable

En 2007, sous la direction de Benoît Falaize, Pascal Mériaux avait coécrit un rapport sur l'enseignement de l'histoire de l'immigration, dans le cadre de la préfiguration de la Cité nationale de l'Histoire de l'Immigration, devenue depuis Musée national. Le constat était alors sans appel : l'immigration constituait un « non-lieu de mémoire » scolaire, pour reprendre la formule de l'historien Gérard Noiriel. Le mot « immigration » n'apparaissait qu'une seule fois dans les textes officiels de l'époque, dans un programme d'éducation civique de sixième.

Vingt ans plus tard, l'analyse des nouveaux programmes de cycle 2 et 3, ainsi que des projets de programmes de cycle 4 d'histoire-géographie publiés en mai 2026 et juin 2025, confirme que le diagnostic de 2007 « reste, pour l'essentiel, valide ». Ces textes introduisent une rubrique intitulée « Héritages », censée souligner les continuités fondant l'identité nationale. On y trouve les chiffres romains, le droit écrit, les cathédrales gothiques, la Déclaration des Droits de l'Homme, « la Marseillaise », les lycées napoléoniens ou encore la Sécurité sociale. Mais jamais l'immigration. Jamais comme un héritage, jamais comme l'une des trames de la France contemporaine.

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Des avancées rapidement rognées

Pourtant, des évolutions positives ont eu lieu. À partir de 2008, l'histoire de l'immigration au XXe siècle est traitée en introduction du programme de troisième. En 2010, au lycée, une question spécifique est consacrée à « l'immigration et la société française au XXe siècle » en classe de première. Mais cette reconnaissance ne résiste pas aux réformes suivantes : dès 2013, des allègements rognent ces acquis, puis la réforme du collège de 2016 et celle du lycée de 2019 consacrent une « dilution progressive » de l'objet historique au profit de l'étude des flux migratoires dans la mondialisation, en géographie.

Cette approche contemporaine des mouvements migratoires prend le pas sur l'histoire de l'immigration. En 2015, l'historien Benjamin Stora s'inquiétait déjà, dans les colonnes du « Monde », de « l'histoire de l'immigration, grande oubliée des nouveaux programmes du collège ». L'alerte n'a pas été entendue.

Une instrumentalisation révélatrice

Le programme de lycée de 2019 illustre ce recul. L'immigration y est convoquée non comme un objet historique autonome, mais pour « mettre en perspective les évolutions de la société française », en amenant à réfléchir sur l'économie, le marché du travail et les tensions sociales. Le schéma est simple : immigration → tension → réponse républicaine. L'immigré n'est plus un acteur de l'histoire de France, mais un marqueur des crises économiques et sociales du XIXe siècle.

Le document d'accompagnement du programme de première suggère ainsi d'étudier le massacre des Italiens d'Aigues-Mortes du 17 août 1893, que Gérard Noiriel présente comme « le plus grand pogrom de toute l'histoire contemporaine de la France ». Or, il ne s'agit pas d'étudier l'histoire de l'immigration italienne comme élément constitutif de l'histoire nationale, mais d'analyser les transformations économiques et sociales de l'industrialisation à travers un événement violent de rejet. La thèse centrale du « Creuset français » (1988) de Gérard Noiriel, cité par le document, est ici « détournée », selon Pascal Mériaux.

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Un champ historiographique riche, mais ignoré

Cette situation est d'autant plus frappante que le champ historiographique de l'immigration n'a jamais été aussi riche. Les travaux de Gérard Noiriel, d'Abdelmalek Sayad, de Marie-Claude Blanc-Chaléard, de Nancy Green ou de Patrick Weil ont transformé la compréhension de ce que la France est réellement. L'ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron, « Histoire mondiale de la France » (Le Seuil, 2025), montre qu'il est possible de raconter l'histoire nationale en intégrant pleinement sa dimension migratoire. Le Musée national de l'Histoire de l'Immigration, installé au Palais de la Porte-Dorée à Paris, constitue depuis près de vingt ans un pôle de recherche et de médiation de qualité remarquable. Mais rien de tout cela n'a vraiment infusé dans les programmes scolaires.

Pour Pascal Mériaux, cette absence n'est pas un oubli de rédaction. Elle révèle la manière dont l'institution scolaire conçoit le « Nous » collectif qu'elle est chargée de transmettre. L'immigration demeure un objet extérieur à la nation plutôt que l'un de ses héritages consubstantiels. Les discours les plus simplistes sur l'immigration prospèrent sur l'ignorance historique, et l'école, qui devrait être le lieu par excellence de la pensée critique, se prive de son outil principal.

L'auteur conclut sur une urgence éthique. Rappelant que la France fut le premier pays d'immigration d'Europe au XIXe siècle, il affirme que l'immigration n'est pas « un problème à gérer, mais un fait historique fondamental ». Et l'école a la responsabilité de le dire.