L'anthropologue Christophe Darmangeat éclaire les origines du genre et les mécanismes de domination masculine
L'anthropologue social et enseignant-chercheur à l'université Paris Cité, Christophe Darmangeat, également économiste et auteur de l'ouvrage "Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était, Aux origines de l'oppression des femmes", anime deux rencontres à Alès. La première, consacrée aux origines du genre, se tiendra le 26 février à 18h, tandis que la seconde, intitulée "Guerre et organisation sociale", aura lieu le 28 février à la même heure, à la librairie l'Impossible, située rue Taisson.
Une remise en question fondamentale de la thèse marxiste
Dans son ouvrage, Darmangeat remet en question une conviction ancienne, partagée bien au-delà du courant marxiste, selon laquelle la domination masculine serait récente dans les sociétés humaines. Cette idée, née vers le milieu du XIXe siècle, postulait qu'avant l'accumulation des richesses et la hiérarchisation en classes sociales, il n'existait pas d'oppression masculine. L'anthropologue développe principalement des arguments anthropologiques et ethnologiques pour contester cette vision.
Il explique que l'argument initial s'appuyait sur le cas des Iroquois, une société matrilinéaire où les femmes occupaient une place importante, devenu par erreur un cas général. "Je suis donc allé chercher de la documentation qui existait pour démontrer qu'en fait, il y a plein de documents ethnologiques qui montrent que des sociétés de petits agriculteurs et de chasseurs-cueilleurs connaissent tout à fait la domination masculine, l'organisent, la revendiquent", affirme-t-il.
Des preuves ethnographiques accablantes
Les recherches de Darmangeat s'appuient sur des centaines d'observations recueillies depuis le XIXe et le XXe siècle. Il révèle l'existence de sociétés présentant très peu d'inégalités économiques entre les hommes, voire farouchement égalitaires sur ce plan, mais où persistent des formes spectaculaires de domination masculine. Ces mécanismes s'observent notamment à travers des religions à initiation où seuls les hommes adultes détiennent les secrets religieux, utilisés pour contrôler les femmes.
"C'est vu en Australie, en Nouvelle-Guinée, en Amazonie, pour ne parler que de ces endroits-là. Mais en fait, c'est partout dans le monde", précise l'anthropologue. Cette découverte invalide l'idée que la domination masculine serait née avec l'héritage et le besoin de transmission des biens.
Les ressorts de l'installation de la domination
Face à ce constat, Darmangeat explore les mécanismes permettant l'installation de la domination masculine dans des sociétés économiquement égalitaires. Il identifie la division sexuée du travail comme point clé. Dans ces sociétés très genrées, les hommes et les femmes n'effectuent pas les mêmes activités, avec une constante fondamentale : les hommes monopolisent les activités liées à la violence, notamment la chasse au gros gibier et la guerre.
"À partir du moment où ce sont les hommes qui ont les moyens de la contrainte, les moyens de la violence physique, les femmes tendent à se retrouver comme affaiblies, à la fois protégées mais aussi objets dans les stratégies masculines", analyse-t-il. Il illustre ce mécanisme par des pratiques d'alliances matrimoniales où les femmes n'ont souvent pas leur mot à dire.
Perspectives contemporaines et débats sur le genre
L'ouvrage de Darmangeat alimente les réflexions contemporaines sur la question du genre. Il souligne que notre société est la première dans l'histoire humaine à envisager sérieusement la disparition des genres. Cette révolution conceptuelle est selon lui étroitement liée à la révolution industrielle et à la structure capitaliste, qui ont posé le problème dans des termes totalement nouveaux.
"Cela pose le fait que ce n'est pas parce que la domination masculine vient de loin qu'on est condamné pour l'éternité à la subir. Au contraire, je pense qu'on est dans ce moment de développement des sociétés humaines où on peut tout à fait voir la perspective de s'en débarrasser", exprime l'anthropologue avec optimisme.
Réactions masculinistes et perspective à long terme
Darmangeat reconnaît l'existence de mouvements virilistes et masculinistes qui perçoivent ces évolutions de manière radicalement différente. Il adopte cependant une perspective anthropologique de très long terme. Malgré des raisons d'inquiétude face aux réactions conservatistes actuelles, il reste convaincu que, sauf effondrement industriel majeur, la disparition des genres est inéluctable à terme.
"Si l'humanité continue de trouver les moyens d'avoir une économie mondialisée, des moyens techniques qui font que les travaux de force ont quasiment disparu, je ne vois pas bien comment on va échapper, à terme, à la disparition des genres", conclut-il, soulignant combien cette idée, qui semble aller de soi dans certains milieux aujourd'hui, était inimaginable dans les sociétés du passé.
L'ouvrage "Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était, Aux origines de l'oppression des femmes" est édité en poche à La Découverte. Christophe Darmangeat tient également un blog baptisé La hutte des classes. Les rencontres avec l'auteur se dérouleront à la librairie L'Impossible au 4, rue Taisson à Alès.



