Les écoles de commerce forment leurs étudiants à l'IA après les dérives comme le scandale Deloitte
Écoles de commerce : formation intensive à l'IA après les dérives

Le réveil brutal des business schools face aux risques de l'IA générative

C'est une anecdote édifiante que Louis-David Benyayer, professeur à l'ESCP, raconte régulièrement à ses étudiants. Il y a quelques mois, tandis que le monde découvrait les capacités impressionnantes de ChatGPT5, le cabinet Deloitte faisait la une des journaux en Australie pour une raison embarrassante. Ce géant de l'audit et du conseil avait remis au ministère australien de l'Emploi et des Relations professionnelles un rapport contenant de nombreuses erreurs factuelles... directement imputables à une utilisation inappropriée de l'intelligence artificielle générative.

Un cas d'école des mauvaises pratiques

Utilisée de manière « abusive » selon les termes de l'enseignant, l'IA avait produit des références complètement fausses que personne n'avait pris la peine de vérifier. « Un cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire », résume Louis-David Benyayer, qui coordonne les initiatives IA pour la grande école. Pourtant, loin de diaboliser la technologie, le professeur encourage ses étudiants à s'en emparer. « Elle permet de gagner du temps sur certaines tâches, comme la synthèse de rapports ou la mise en forme de données, et de se consacrer à d'autres plus complexes », explique-t-il.

L'adoption massive mais parfois naïve des étudiants

Les étudiants ont massivement adopté ces outils. Selon une enquête de la Conférence des grandes écoles réalisée en novembre 2025, 88% des étudiants en école de management utilisent l'IA quotidiennement ou plusieurs fois par semaine. Mais Louis-David Benyayer observe quotidiennement que certains conservent un rapport « naïf » à ces technologies. « Certains se contentent de copier-coller les réponses données par la machine sans vérifier les informations, parfois même sans les lire », déplore-t-il. D'autres ne réalisent pas les risques de fuite de données sensibles lorsqu'ils utilisent des IA non protégées.

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La transformation pédagogique des écoles de commerce

Face à ce constat, les business schools ont engagé une profonde transformation de leurs méthodes pédagogiques. La CGE révèle que 89% d'entre elles ont modifié leurs objectifs d'apprentissage ou les compétences métiers attendues, un taux bien supérieur aux écoles d'ingénieurs (44%) ou aux instituts d'études politiques (52%).

Des cours obligatoires et des partenariats tech

Presque toutes les écoles ont désormais instauré au minimum un cours dédié et obligatoire sur l'IA, souvent dès la première année. Ces formations s'accompagnent de partenariats avec les géants de la tech : OpenAI avec l'ESCP, Mistral AI avec Neoma, Microsoft et Google avec Rennes School of Business. À l'Iéseg, seize heures sont consacrées au cours « Introduction to Generative AI », tandis qu'à HEC, les étudiants doivent valider un MOOC de dix-huit heures intitulé « The AI Odyssey History, Regulations and Impact ».

Des chiffres qui parlent

  • 79% des enseignants en business schools autorisent l'utilisation de l'IA à leurs étudiants
  • 30% des étudiants ont suivi un cours où l'IA sert d'appui à une autre discipline (contre 15% en écoles d'ingénieurs)
  • 82% des enseignants ont modifié leurs méthodes d'évaluation

Au-delà du prompt : former à la maîtrise technique

Giulia Pavone, professeure spécialisée en intelligence artificielle appliquée aux sciences de gestion à Kedge, insiste sur l'importance d'aller au-delà des simples compétences en rédaction de prompts. « Pour faire la différence, un jeune diplômé doit être capable de paramétrer un agent IA, de créer un robot conversationnel ou de programmer de petits logiciels en utilisant l'approche no code », explique-t-elle. À Kedge, le cours « Trust Me, I Am an AI » (trente heures) s'accompagne désormais de trente heures supplémentaires sur le thème « AI in Business ».

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L'intégration dans les disciplines traditionnelles

À Audencia, un programme de formation et de partage des bonnes pratiques a été mis en place pour les professeurs et les étudiants. Dans le cours de « Market Intelligence », les étudiants apprennent désormais à mener des études de marché et à analyser les résultats à l'aide de l'IA. Wassili Lasarov, professeur de marketing, enseigne même à ses étudiants à créer des consommateurs virtuels imitant le comportement de segments réels. Axelle, étudiante en dernière année à Audencia, confie : « Pour moi, l'IA, c'était ChatGPT. Je n'aurais jamais pensé qu'on pouvait faire tout cela avec cet outil. »

Les défis pédagogiques : entre innovation et fondamentaux

Sébastien Tran, directeur d'Audencia, tempère les ambitions : « Le but n'est pas de former des ingénieurs en informatique, mais de leur donner une appétence pour ces technologies, de faire qu'ils n'aient pas peur de mettre les mains dans le cambouis. » Jean Charroin, directeur général de l'Essca, martèle quant à lui l'importance des fondamentaux : « Si on veut que les étudiants décèlent les erreurs commises par l'IA, cela implique qu'ils doivent maîtriser plus que jamais les bases du métier. »

La révolution des méthodes d'évaluation

Face à la tentation du recours systématique à l'IA pour les devoirs, les écoles ont radicalement transformé leurs méthodes d'évaluation. À l'EDC, la participation compte désormais pour 30% de la note du contrôle continu. La plupart des travaux écrits sont rédigés sur table, en classe, avec papier et crayon. Quand les ordinateurs sont autorisés, les étudiants passent par une interface qui bloque l'accès à Internet et aux plateformes d'IA. Les devoirs à la maison font l'objet de présentations orales ou d'entretiens individuels.

Le témoignage d'un professeur transformé

Arnaud de Bruyn, professeur en marketing analytique à l'Essec, a constaté une baisse soudaine du niveau des étudiants en master en septembre 2024. « Ils étaient nombreux à avoir utilisé l'IA pour faire les devoirs de l'année précédente et n'avaient pas intégré les bases », témoigne-t-il. Depuis, il a revu sa manière d'enseigner : « Je me considère désormais presque plus comme un coach que comme un professeur. Je demande aux étudiants d'apprendre leurs cours en amont et je leur fais faire des exercices en classe. »

Les soft skills : l'atout humain face à la machine

Alain Goudey, directeur général adjoint chargé du numérique à Neoma, souligne l'importance croissante des compétences humaines dans un monde où la machine devient une collaboratrice. « Dans un monde où la machine devient une collaboratrice comme une autre, les soft skills apparaissent plus que jamais nécessaires. Car elles sont ce qui permet de se distinguer de la machine », indique-t-il. La créativité, l'agilité, l'écoute, le leadership et surtout l'esprit critique sont particulièrement valorisés.

L'apport surprenant des humanités

Les écoles intègrent désormais des cours d'éthique, de culture générale et de littérature. À Neoma, le cours « Leçons des grands textes » propose d'observer l'attitude managériale de grandes figures littéraires comme Ulysse, Antigone ou Harpagon dans L'Avare de Molière. Delphine Manceau, directrice générale de l'école, explique : « C'est cette culture générale et la capacité à faire des ponts entre les sujets qui permettront aux étudiants d'avoir du recul, de gagner en créativité et de ne pas se laisser dépasser par la technologie. »

La perspective des recruteurs

Catherine Pain Morgado, directrice du recrutement pour Bain & Company, apporte un éclairage crucial : « Ce sont ceux qui ne sauront pas bien utiliser l'IA qui seront dépassés. Les jeunes collaborateurs ont tout intérêt à développer des nouveaux usages pour enrichir les pratiques déjà existantes et jouer un rôle moteur dans l'entreprise. » Anne Michaut, professeure à HEC et doyenne de la grande école, conclut sur une note optimiste : « Bien utilisée, l'IA permet d'obtenir des travaux encore meilleurs. À l'arrivée, les élèves peu motivés sont donc moins bons, mais les élèves consciencieux et motivés sont encore meilleurs. »