Les business schools peinent à diversifier leurs rangs malgré des progrès
Business schools : progrès mais fortes disparités sociales

Les business schools peinent à diversifier leurs rangs malgré des progrès

Les efforts de diversification sociale dans les business schools commencent à porter leurs fruits, mais les résultats restent contrastés. Selon les derniers chiffres de la Conférence des grandes écoles (CGE), les étudiants répondant aux critères sociaux représenteraient désormais 31% des effectifs dans ces établissements prestigieux. Une progression notable de trois points en seulement quatre ans, principalement attribuée au développement de l'apprentissage et à la multiplication des dispositifs d'accompagnement.

Des chiffres qui masquent de profondes disparités

Derrière ce pourcentage encourageant se cachent cependant des réalités beaucoup moins flatteuses. Dans ces filières particulièrement sélectives, les étudiants bénéficiant des aides Crous les plus importantes (échelons 5, 6 et 7) demeurent significativement sous-représentés. Les données de l'Insee pour 2024 confirment cette tendance : seulement 7% des étudiants en business schools sont enfants d'ouvriers ou de personnes inactives.

Cette situation soulève une question fondamentale : comment expliquer que certains jeunes issus de milieux modestes parviennent malgré tout à intégrer ces établissements d'excellence ? Pour comprendre ces parcours hors normes, nous avons rencontré trois étudiants dont le chemin vers les meilleures écoles de commerce illustre à la fois les obstacles et les déterminations nécessaires.

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Noah : du quartier Kennedy à l'ESCP

Pull et pantalon assortis, chaussures de ville marron classiques : Noah Berthelot, 22 ans, en première année de master à l'ESCP, incarne parfaitement l'étudiant modèle en école de commerce. À l'aise à l'oral, confiant en son avenir, il choisit méticuleusement ses mots. Un « contrôle permanent », reconnaît-il, visant à ne pas laisser transparaître ses origines sociales.

Fils d'une blanchisseuse et d'un routier, aîné d'une fratrie de cinq enfants, Noah a grandi dans le quartier Kennedy à Blois (Loir-et-Cher). Une cité HLM typique avec ses tours de quinze étages, ses ascenseurs régulièrement en panne et le trafic de drogue aux pieds des immeubles. « Beaucoup de mes amis sont tombés dans cet engrenage... Aujourd'hui, certains sont en prison, d'autres sont morts », confie-t-il.

Ce qui l'a préservé ? Ses facilités scolaires certainement, mais surtout – « surtout », insiste-t-il – son éducation familiale. « Je n'avais pas le droit de sortir jouer tant que mes devoirs n'étaient pas faits. Ma mère ne se satisfaisait pas d'une bonne note. Elle voulait que je sois le meilleur », se souvient le jeune homme. Très tôt, Noah devient le premier de sa classe.

Voir ses parents travailler tard, souvent la nuit, pour un Smic chacun, a également joué un rôle déterminant. « Ça fait un peu cliché de dire ça, mais je ne mangeais pas toujours à ma faim. Jusqu'à l'année dernière, je n'étais jamais parti en vacances non plus. Je n'avais plus envie de cette vie-là », avoue-t-il.

La découverte fortuite des classes préparatoires

Difficile cependant de se projeter dans un avenir professionnel quand on n'a pas de modèle. « Je ne savais pas ce qui existait », reconnaît Noah. En seconde, il opte pour la filière STMG, envisageant comme la plupart de ses camarades de poursuivre par un BTS.

C'est par hasard, en naviguant sur Internet, qu'il découvre pour la première fois l'existence des « classes prépa ». « Un Youtubeur que j'appréciais expliquait que cette filière était difficile, compétitive, parfois ingrate. Mais aussi qu'elle avait changé sa vie. Ça m'a fait envie », raconte l'étudiant, qui découvre simultanément les écoles de commerce, leurs cours de finance, de comptabilité et de gestion. « Tout ce que j'aimais ! »

Très rapidement, intégrer les meilleurs établissements devient son obsession. Noah est parfaitement conscient de leur coût (de 58 200 à 72 750 euros pour les trois premières du classement cette année) mais reste déterminé. Il devient major, cube pour intégrer une école du Top 3, recense méticuleusement les bourses et les prêts étudiants disponibles.

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Durant trois ans, il multiplie les petits boulots et économise scrupuleusement. Trois-huit à l'usine, castration de maïs, collecte d'ordures... Ces expériences atypiques font la différence lors de ses oraux d'admission. « Je crois que les examinateurs ont apprécié mon parcours singulier », estime le jeune homme.

Aujourd'hui en première année de master, Noah aspire à travailler dans la fusion-acquisition « parce que ça gagne bien », argumente-t-il pragmatiquement. « Je veux être capable d'aider mes parents, mes frères et ma sœur, et d'assurer un certain train de vie à ma future famille. »

Emma : un emprunt de 70 000 euros pour l'Essec

Une ambition similaire anime Emma, 20 ans, en deuxième année à l'Essec. Depuis le campus de Singapour où elle vient de commencer son troisième semestre d'études, la jeune femme retrace un parcours qui n'avait rien d'évident, malgré une moyenne oscillant entre 17 et 19 en terminale.

Fille de commerçants à Cholet (Maine-et-Loire), elle découvre les classes préparatoires et les écoles de commerce grâce à ses professeurs de lycée. Ces derniers l'assurent qu'elle a le niveau pour intégrer les meilleures formations. Elle décide de tenter sa chance « pour voir ».

Son admission au lycée Louis-le-Grand marque un tournant. « C'est à ce moment-là que j'ai découvert le prix des business schools... en même temps que les aides destinées aux boursiers. Avec le recul, je me dis que ce n'était pas plus mal, car si j'avais eu une idée de leur coût, il est probable que j'aurais opté pour une autre voie », reconnaît-elle avec franchise.

La pression du remboursement

La suite ? Des concours réussis haut la main, une admission à l'Essec et un emprunt de 70 000 euros. Une somme qu'elle devra rembourser dès sa sortie de l'école, à raison de 1 000 euros par mois pendant dix ans. Une « pression » non négligeable, concède-t-elle. « Quand vous apprenez ça, vous vous dites qu'il n'y a pas le choix : il faudra trouver un métier rémunérateur. »

Pour Emma, cela se traduira par une orientation vers les métiers du conseil, de l'audit, de la finance ou une expatriation au sein d'un grand groupe international. Mais pour y parvenir, il faut impérativement figurer parmi les meilleurs. Emma, major de sa promotion l'année dernière, fait partie de ces étudiants qui se placent systématiquement au premier rang.

Elle ne sèche jamais ses cours et participe peu aux activités festives, principalement en raison de leur coût. En revanche, elle ne manque aucun forum d'entreprises ni aucun rendez-vous avec des alumni. Une stratégie délibérée pour compenser son manque de réseau professionnel initial. « Cette place à l'Essec, c'est une chance énorme. Je ne veux pas la gâcher », insiste-t-elle avec conviction.

Mouad : surmonter le syndrome de l'imposteur à HEC

Ce qu'il fera en sortant d'HEC ? Mouad, 21 ans, n'en est pas encore certain. Il souhaite prendre le temps de réfléchir. « Avec une telle école sur votre CV, c'est possible. Les gens vous regardent différemment », s'amuse-t-il. Et pour cause : le jeune homme a grandi à proximité du quartier de Beauval, à Meaux (Seine-et-Marne).

Petit dernier d'une fratrie de six enfants, il a connu une enfance heureuse mais sans aucun luxe. « Mon père travaillait à l'usine et ma mère était femme au foyer », explique l'étudiant. « Moi, mon modèle absolu, c'était mon frère. Il avait une petite agence immobilière. Je rêvais de faire comme lui. » Passionné par le sujet, il visionne régulièrement sur YouTube des reportages sur la gestion d'entreprise et les parcours d'entrepreneurs célèbres.

Le déclic HEC

Au lycée, Mouad montre d'évidentes facilités. Ses enseignants l'encouragent vivement à postuler en classe préparatoire. Le jeune homme suit leurs conseils, mais refuse catégoriquement d'envisager les écoles du Top 3. « Les profs me disaient que j'en étais capable. Moi, je ne voyais que le prix. Même en déduisant les différentes aides, il me restait 25 000 euros à emprunter. Mon père venait de décéder, ma mère n'avait qu'une petite retraite. Elle ne pouvait pas se porter garante », raconte-t-il.

Tout bascule lorsque Mouad prononce le nom d'HEC. « D'un coup, mon frère pouvait se porter garant. Si j'avais le concours, j'avais le prêt. Et c'est ce qu'il s'est passé, car j'ai travaillé à fond pour ça, car c'était une chose sur laquelle j'avais la main », résume l'étudiant avec une certaine fierté.

Compenser le manque de réseau

Aujourd'hui en première année de master, Mouad a appris à se fondre dans le moule de la grande école. Il parle et s'habille comme ses camarades, utilise les mêmes références culturelles, adopte les mêmes postures. Mais il sait aussi qu'il n'aura jamais leur réseau familial et relationnel.

Pour compenser ce désavantage, il est devenu « hyperactif » sur LinkedIn. « Je publie régulièrement des posts, qui commencent à avoir beaucoup de visibilité. Je contacte des anciens de l'école, des patrons d'entreprise, des ministres, j'échange avec eux, je leur demande des rendez-vous. Et parfois ça marche. Je pense que le nom d'HEC joue beaucoup », reconnaît-il pragmatiquement.

Et s'il souffre encore parfois du syndrome de l'imposteur, Mouad a développé ses propres antidotes. « Quand je regarde le chemin parcouru, je me dis que je suis tout aussi méritant que mes camarades. Peut-être même plus, car les conditions de départ n'étaient pas les mêmes. »

Ces trois parcours exemplaires illustrent à la fois les progrès accomplis et les défis persistants dans l'ouverture sociale des business schools. Si les dispositifs d'aide se multiplient, les barrières financières et culturelles continuent de filtrer l'accès à ces formations d'excellence, perpétuant ainsi des inégalités que les statistiques nationales ne font que confirmer.