Un appel historique pour la science européenne
L'effervescence du Paris Saclay Summit a cédé la place à un moment de solennité intense, jeudi 19 février sur le campus de CentraleSupélec à Gif-sur-Yvette. Une coalition sans précédent d'acteurs académiques, d'organismes de recherche, d'universités, de centres technologiques et d'entreprises privées a profité de ce grand forum scientifique organisé par Le Point pour lancer officiellement l'appel de Paris-Saclay. Cette initiative vise à exercer une pression déterminante sur les décideurs européens, actuellement engagés dans la préparation du prochain programme-cadre pour la recherche qui définira les orientations stratégiques pour la décennie à venir.
Une coalition exceptionnelle
L'université Paris-Saclay, l'institut Polytechnique de Paris, France Universités, le CNRS, le CEA, l'Inrae, l'Inria, l'institut Imagine (AP-HP, Inserm, université Paris-Cité), les instituts Curie et Pasteur, ainsi que des entreprises majeures comme EDF, Danone, Sanofi, Equans, Quandela, UPS et ST Microelectronics ont uni leurs voix pour cet appel historique. Leur message a immédiatement trouvé un écho au-delà des frontières françaises, avec des institutions européennes prestigieuses comme l'université d'Aarhus au Danemark et celle de Wageningue aux Pays-Bas qui ont signé l'appel dès le jeudi soir.
Un enjeu stratégique pour l'Europe
« Les décisions qui seront prises dans les prochains mois concernant le financement, l'architecture et la mise en œuvre du futur programme-cadre européen structureront durablement la capacité de l'Europe à produire des connaissances, à transformer l'excellence scientifique en innovations, et à affirmer sa souveraineté stratégique », explique le texte porté notamment par Sylvie Retailleau, ancienne ministre de l'Enseignement supérieur et présidente d'Universcience depuis décembre 2025. Cette physicienne de formation a souligné qu'à l'heure où « nos repères vacillent », la science constitue « un rempart contre la désinformation, un socle pour l'esprit critique ».
La nécessité d'une approche européenne
Philippe Baptiste, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'espace, a rappelé avec force que « seule, la France ne peut pas relever les défis de notre temps ». Il a ajouté : « Notre souveraineté repose sur la maîtrise des technologies clés dans les domaines de l'énergie, de la santé, du numérique, de l'IA, du quantique, des biotechnologies, des matériaux, du spatial ou de la défense, mais aucun État européen ne peut répondre seul à tous ces défis ». L'ancien patron du Cnes, rompu aux coopérations européennes et internationales, a insisté sur le fait que « la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit dans la durée [...] à condition de regarder ensemble, résolument, dans la même direction ».
Vers une cinquième liberté de circulation
Sébastien Martin, ministre chargé de l'Industrie, a partagé cette vision en affirmant que « la bataille de la puissance au XXIe siècle se joue d'abord dans les laboratoires et les centres de recherche ». « Notre chance, c'est l'Europe », a-t-il martelé, rappelant que « c'est tout le sens du rapport Letta qui propose une cinquième liberté de circulation, celle de la recherche et de l'innovation ». Cette proposition révolutionnaire vise à créer un véritable marché intérieur de la connaissance, permettant aux chercheurs, aux innovations et aux idées de circuler librement à travers le continent.
Les cinq axes fondamentaux de l'appel
L'appel de Paris-Saclay s'articule autour de cinq principes fondamentaux qui doivent guider la future politique européenne de recherche :
- L'échelle européenne comme condition d'efficacité : Aucun État membre ne peut, seul, atteindre la masse critique nécessaire pour rivaliser avec les investissements des États-Unis ou de la Chine dans les domaines stratégiques.
- La liberté académique comme marqueur fondamental : Cette valeur doit être préservée comme un atout majeur de performance scientifique et comme une caractéristique essentielle de l'identité européenne.
- L'excellence scientifique et technologique comme pilier de la souveraineté : La maîtrise des technologies critiques dans les domaines de l'énergie, de la santé, du numérique et autres est indispensable à l'indépendance stratégique de l'Europe.
- Le continuum entre recherche fondamentale, innovation et industrialisation : Il faut renforcer les articulations entre les différentes phases du processus d'innovation pour transformer plus rapidement les découvertes scientifiques en succès économiques.
- L'articulation entre stratégies nationales et européennes : La performance du système européen de recherche repose sur une coordination renforcée entre financements nationaux et européens.
Un appel dans la continuité de la déclaration de Marseille
Cette initiative s'inscrit dans la continuité de la déclaration de Marseille pour la coopération scientifique, publiée le 8 mars 2022 à l'initiative de la présidence française de l'Union européenne. Cette déclaration reposait déjà sur neuf principes clés dont l'intégrité scientifique, la liberté académique, la science ouverte, l'impact social et économique, la responsabilité environnementale et la solidarité. L'appel de Paris-Saclay représente donc une étape supplémentaire dans la construction d'une politique européenne de recherche ambitieuse et cohérente.
Un moment décisif pour l'avenir de l'Europe
Alors que l'instabilité géopolitique, les tensions économiques et les dérèglements environnementaux fragilisent profondément les équilibres mondiaux, et que la science est de plus en plus contestée ou instrumentalisée, l'Europe fait face à un choix historique. Elle doit décider si elle préservera sa liberté, sa souveraineté et sa compétitivité, ou si elle acceptera un décrochage durable dans la compétition mondiale. Les signataires de l'appel affirment collectivement que la recherche et l'innovation constituent un pilier fondamental de notre démocratie, de notre économie et de notre projet européen.
Les partenariats public-privé cofinancés sont identifiés comme un levier décisif qu'il faut renforcer. Ils offrent un cadre unique pour mutualiser les risques inhérents aux phases précoces de la R&D, mobiliser des investissements à la hauteur des enjeux, favoriser la mobilité des compétences et accélérer le transfert de connaissances vers des solutions industrielles concrètes en Europe. Ces partenariats sont particulièrement critiques dans des secteurs clés tels que la santé, le numérique, l'énergie, l'agro-alimentaire, le quantique ou les semi-conducteurs, où les cycles d'innovation sont longs, les coûts élevés et la compétition mondiale exacerbée.
Un appel à l'action immédiate
Les signataires appellent les décideurs européens et nationaux à soutenir un renforcement ambitieux et durable des moyens alloués à la recherche et à l'innovation européennes, à défendre un cadre de coopération à la hauteur des enjeux scientifiques, sociaux, industriels et géopolitiques actuels, et à faire de la recherche et de l'innovation un projet politique européen à part entière. « Déterminons notre avenir ensemble, fidèles à nos valeurs, résolus à construire par l'excellence de la recherche, la puissance de l'innovation et la qualité de la coopération, une Europe libre, souveraine, compétitive et tournée vers l'avenir », conclut l'appel.



