La frénésie Epstein et ses retombées institutionnelles
La publication de millions de documents par le ministère de la Justice américain le 30 janvier a ravivé l'intérêt médiatique autour de Jeffrey Epstein. Pourtant, ces archives ne révèlent aucune preuve nouvelle sur ses crimes ou ceux de son entourage. Elles consistent principalement en une masse de correspondances privées avec des interlocuteurs variés, allant des proches aux simples connaissances.
Parmi ces personnes, je figure moi-même. J'ai croisé Epstein au début des années 2000 lorsqu'il a soutenu une conférence sur la cosmologie que j'avais organisée. Comme beaucoup d'autres, j'ai été associé à son nom par la presse, bien que je n'aie aucun lien avec ses activités criminelles.
Le cas emblématique d'Elisa New et de Poetry in America
En décembre dernier, PBS a annoncé l'abandon de Poetry in America, un programme éducatif dont la cinquième saison devait être diffusée cette année. Peu après, le Boston Globe a révélé que l'Arizona State University mettait fin à sa collaboration avec Verse Video Education, l'organisation à but non lucratif produisant l'émission, dirigée par Elisa New.
L'ASU a également fermé le studio multimédia associé, effaçant toute trace de ses ressources en ligne. Ces décisions font suite à des révélations sur les liens étroits entre Elisa New et Jeffrey Epstein. Ce dernier l'aurait conseillée pour transformer Poetry in America en programme national et aurait facilité un don substantiel de Leon Black à Harvard.
Pourtant, à l'époque où New bénéficiait de ce soutien, l'ASU acceptait sans sourciller les dons d'Epstein et de Black. Cette volte-face illustre une forme de pusillanimité des institutions face aux retombées de l'affaire Epstein.
Mon expérience personnelle avec Epstein et l'ASU
Avant sa condamnation en 2008, Epstein finançait déjà des programmes universitaires. Il a contribué à une conférence sur la cosmologie que j'avais organisée, puis à une réunion de haut niveau avec des scientifiques comme Stephen Hawking. En 2009, après sa libération, il m'a contacté pour soutenir l'Origins Project à l'ASU.
J'ai informé le président Michael Crow de l'origine des fonds. À l'époque, son raisonnement était clair : tant que l'argent provenait de sources légales et ne concernait pas des malversations financières, il était acceptable. L'ASU a ainsi reçu environ 250 000 dollars sur plusieurs années, utilisés pour :
- Un prix annuel de 10 000 dollars pour un chercheur postdoctoral.
- Des bourses d'été pour des étudiants en licence.
En 2014, lors d'un gala de levée de fonds, la fondation Epstein a acheté une table. Une photo de cette soirée, montrant Epstein, Steven Pinker et moi-même, circule encore en ligne, souvent mal interprétée.
En 2015, un don de 2 millions de dollars a été négocié, versé via la fondation Leon Black. Après l'arrestation d'Epstein en 2019, l'ASU a restitué les fonds non dépensés.
La culpabilité par association et ses conséquences
Le cas d'Elisa New soulève une question cruciale : pourquoi son affiliation avec l'ASU a-t-elle été rompue onze ans après les faits, alors que l'université affichait ouvertement son soutien à Epstein en 2014 ?
Les conseils d'Epstein, bien que venant d'une source controversée, pouvaient avoir une valeur intellectuelle. En confondant contamination morale et évaluation des idées, l'ASU s'est privée d'un programme de poésie remarquable et d'une universitaire de talent.
L'autocritique institutionnelle et ses excès
L'ASU n'est pas un cas isolé. D'autres universités ont restitué des fonds et sanctionné des chercheurs. Par exemple, l'université d'Arizona a annulé sa conférence annuelle sur la conscience parce que certains intervenants figuraient dans les dossiers Epstein.
Ces réactions, semblables à des séances d'autocritique, ne sanctionnent pas Epstein, mais pénalisent des programmes sérieux sans lien avec ses crimes.
Faut-il moraliser les dons universitaires ?
La question des critères d'acceptation des dons est complexe. Tant qu'un donateur n'exerce aucun contrôle intellectuel, il est difficile de refuser des fonds pour des raisons de popularité. Rendre tous les dons anonymes pourrait assécher les contributions importantes.
Chaque situation nécessite un examen au cas par cas. La vertu rétrospective imposée par l'hystérie médiatique aboutit à la destruction de programmes bénéfiques pour les étudiants et le public.
Lawrence M. Krauss est physicien théoricien et vulgarisateur scientifique. Son analyse met en lumière les dilemmes éthiques et pratiques auxquels font face les institutions académiques dans le sillage de l'affaire Epstein.



