Yvette Hermellin-Dalens, doyenne de Guillaumes, a traversé un siècle de bouleversements dans la vallée de Valberg. À 99 ans, elle se souvient des grandes foires agricoles, de l'occupation allemande, de l'exode rural et de la construction de la station de ski, un témoignage précieux rapporté par Nice-Matin.
Une mémoire vivante du village
Un pas après l'autre, appuyée sur sa canne, Yvette Hermellin-Dalens traverse la place où elle a appris à marcher, il y a près de 99 ans. Des 587 habitants de Guillaumes, elle est la doyenne, mémoire des murs, des arbres, des bêtes et des hommes. Bien qu'elle ait vécu toute sa vie à Toulon, où elle réside encore durant l'hiver, la presque centenaire est enracinée à cette terre familiale. Chaque année, dès que les vacances arrivaient, elle retrouvait le village de ses grands-parents. Aujourd'hui, l'arrière-grand-mère y écoule ses vieux jours entre la belote et les badinages.
« Tout a tellement changé, vous ne pouvez même pas imaginer. Même moi, j'ai du mal à réaliser », souffle-t-elle à la vue des motos italiennes, belges, allemandes, « sacrés engins » qui pétaradent en filant vers le col des Champs. « Il n'y avait que les bergers là-bas. Des gars du coin qui se déplaçaient à pied ou à mulets. » Si les routes carrossables arpentaient déjà l'arrière-pays, rouler dans son auto n'était l'apanage que de quelques notables. « Et encore… Ma famille m'a raconté que le maire, Étienne Long [élu de 1904 à 1924], juste avant ma naissance, descendait à Nice dans une charrette tirée par des chevaux ! »
Le tramway et les foires d'antan
On imagine donc la révolution qu'apporta le tramway en 1923. Transportant voyageurs et marchandises à travers douze tunnels perçant les gorges de Daluis, il permettait de rejoindre la ligne ferroviaire pour Nice. « Je n'ai pas eu l'occasion de le connaître ce petit train », note la nonagénaire. Pour cause, la modernité fut avortée par les éboulements de 1928.
Quoique ça n'ait jamais empêché éleveurs et bouchers d'affluer des cantons voisins pour participer aux grandes foires. « Qu'est-ce qu'il y avait comme vaches, cochons, chèvres, moutons, ânes… Le champ de foire débordait de bêtes, le village devenait une vraie ménagerie. C'était une référence régionale ! », se réjouit-elle. Elle rattrape un souvenir : « Il y avait aussi tous les marchands de vin. On avait beaucoup de vignes, plutôt réputées. » Cépages en restanques aujourd'hui disparues, rides du passé agricole effacées par les mélézins. « C'était la campagne vivante ! Avec les copines, on partait jouer dans les hameaux. C'était la liberté. »
La guerre et la libération
La paix, la prospérité… « Mais la guerre est arrivée », lâche celle qui était alors adolescente au Bar-sur-Loup, où son père, gendarme, faisait de la résistance. « Mes grands-parents, restés à Guillaumes, nous écrivaient des choses terribles. Les nazis fouillaient chaque maison. Ils cherchaient des partisans et des juifs », nombreux à s'être réfugiés sur les hauteurs.
Force vive qui se souleva le 14 juillet 1944 pour reconquérir le village. Ce qui en fait le premier territoire libéré dans les Alpes-Maritimes ! « Mes parents ont quand même bien fait de ne pas m'envoyer là-haut. » À raison : 700 soldats du Reich ont attaqué les gorges, le 18 juillet 1944. En vain. « Les habitants se sont ensuite débarrassés du maire, le docteur [Julien] Agnely. On disait qu'il était pour les Allemands. Une petite chanson lui rend hommage », raille-t-elle en sifflotant : « Ah oui vraiment, notre docteur est épatant, il change d'air tous les printemps ! »
L'exode rural et le renouveau du ski
À l'euphorie ont succédé les restrictions, la récession… « Quelques années… Mais l'économie s'est relancée », poursuit la doyenne. En regardant l'entrée de village, elle soupire : « Il y en avait des commerces : cinq restaurants, un hôtel, deux bouchers, deux boulangers, des cavistes, une vieille fille qui vendait de la lingerie en face de l'église, deux menuisiers qui vous faisaient de jolis meubles, un cordonnier, un maréchal-ferrant… » Un savoir-faire, un savoir-vivre à découvrir au musée des Arts et traditions. « Ça appartient depuis longtemps au passé », confirme l'aînée qui a vu ce vieux monde disparaître au tournant des années cinquante. Des terres laissées exsangues par l'exode rural. « Beaucoup de jeunes sont partis sur le littoral et sont rentrés dans des bureaux. Ils ne voulaient plus se casser le dos pour gagner une misère… Au village, il ne restait plus que des anciens. Il y avait peu d'animations, les hommes buvaient… »
Puis sont venus les Trente Glorieuses et le grand boum du ski. « Au tournant des années 60-70, des stations se construisaient partout. À Beuil, on pouvait compter sur une des plus anciennes de France [1910] qui s'est vite développée sur Valberg, où il n'y avait que des fermes. Mon grand-père, qui était notaire, signait vite les actes de vente pour pas que les propriétaires se rétractent. Avec le soutien de Charles Ginésy [maire de Péone, conseiller général puis sénateur], ça s'est construit vite ! Sans ça, la vallée serait morte. » Depuis, la dynamique ne s'est pas essoufflée. Le Covid et le télétravail ont achevé de convaincre les néoruraux : « C'est ici qu'on vit le mieux ! » Et longtemps, à en croire Yvette Hermellin-Dalens.