Municipales : les promesses des candidats dépassent-elles les pouvoirs réels des maires ?
Les programmes des candidats aux élections municipales dans les grandes villes foisonnent de propositions qui excèdent fréquemment les compétences légales d'un maire. Cette tendance soulève des questions sur la réalité du pouvoir local et la perception des électeurs. Le politiste Gilles Pinson, professeur à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile-Durkheim, spécialiste des politiques urbaines, analyse cette situation.
Une fiction politique entre candidats et électeurs
Gilles Pinson décrit les campagnes municipales comme un théâtre d'ombres ou un jeu de dupes. Selon lui, candidats et électeurs participent à une fiction où le maire est perçu comme disposant de tous les leviers pour résoudre les problèmes communaux. Les citoyens méconnaissent souvent que de nombreuses compétences sont exercées à l'échelle intercommunale, comme le transport ou l'aménagement du territoire. À l'échelle municipale, restent principalement l'entretien des équipements scolaires, le périscolaire, et quelques aspects de la sécurité.
Les candidats surfent sur cette méconnaissance, présentant des programmes ambitieux qui laissent croire que tout se joue au niveau communal. Pinson souligne que cette dynamique crée une distorsion entre les promesses électorales et les réalités administratives.
Le pouvoir réel des maires : entre fiction et réalité intercommunale
Contrairement à l'image d'impuissance, les maires conservent une influence significative. Dans les processus décisionnels intercommunaux, ce ne sont pas toujours les conseils d'agglomération qui décident, mais souvent les maires eux-mêmes, lors de négociations en assemblées restreintes. Le pouvoir des maires correspond ainsi à une fiction électorale, mais aussi à une réalité opérationnelle, car ils gardent la main sur les actions intercommunales par le biais de consensus.
Par exemple, à La Rochelle, avec 80 000 habitants sur 180 000 dans l'agglomération, le maire de la ville-centre peut imposer ses priorités si son parti domine politiquement. Dans des cas comme Bordeaux Métropole, où aucune hégémonie politique n'existe, les décisions se prennent par négociation. À l'inverse, à Nantes ou Rennes, l'hégémonie de la gauche et le poids démographique ont permis des projets territoriaux forts portés par l'intercommunalité.
Actions concrètes : du RER périurbain à la qualité de l'eau
Les maires peuvent agir sur des enjeux comme la création d'un RER périurbain ou la lutte contre la pollution de l'eau. Un candidat élu à La Rochelle, s'il préside aussi la communauté d'agglomération, peut peser dans les choix d'aménagement en faisant pression sur la Région ou en lobbyant auprès de la SNCF et de l'État. Les élus locaux, malgré la fin du cumul des mandats, restent des figures politiques capables de mobiliser des relais partisans et de construire des alliances territoriales.
Pour la qualité de l'eau potable polluée aux pesticides, la logique est similaire : les agglomérations doivent coopérer avec les territoires environnants, car leurs périmètres ne correspondent pas toujours aux aires d'influence des villes. Des actions de lobbying auprès de la Chambre d'agriculture, de l'État, ou des initiatives directes comme l'achat de terres agricoles pour promouvoir l'agriculture bio – comme à Munich en Allemagne – sont possibles.
Finances publiques : une recentralisation rampante
La marge de manœuvre financière des maires et présidents d'intercommunalité a diminué ces dernières décennies. Autrefois, les collectivités locales bénéficiaient d'une autonomie fiscale importante et pouvaient allouer les transferts de l'État selon leurs priorités. Des réformes successives ont réduit cette autonomie : suppression de la vignette automobile, réforme de la taxe professionnelle sous Nicolas Sarkozy, et suppression progressive de la taxe d'habitation sous Emmanuel Macron.
L'État justifie ces mesures par l'allègement de la fiscalité ou des motifs électoralistes, en compensant par des transferts de crédits. Cependant, les taxes locales, dynamiques, progressent avec l'activité économique, tandis que les transferts sont fixes et rarement réévalués. Cette situation conduit à une recentralisation rampante, où l'État manipule les recettes des collectivités au nom de la lutte contre les déficits, affectant d'abord les départements et maintenant les intercommunalités.
En résumé, les programmes municipaux reflètent souvent une surévaluation des pouvoirs des maires, mais ces derniers disposent néanmoins d'outils pour influencer les décisions intercommunales et territoriales, malgré des contraintes financières croissantes.



