La difficile quête de maires dans les petites communes françaises
Pierre Houssais est un homme de parole. En 2020, cet énergique retraité de 74 ans l'avait juré à sa femme : il ne passerait qu'un seul mandat à la mairie de Kermaria-Sulard, dans les Côtes-d'Armor. Cet ancien syndicaliste est connu comme le loup blanc dans ce village breton de 1 130 habitants, situé à quelques kilomètres de la côte de granit rose.
Un engagement à temps plein
« Pierre, je te connais, si tu t'y mets, tu ne feras pas les choses à moitié », l'avait prévenu son épouse. Six ans de mandat plus tard, sur un rythme de 70 heures par semaine, Pierre Houssais a annoncé le 17 janvier qu'il ne se représenterait pas. Débute alors la quête du remplaçant, qui s'avère bien plus difficile que prévu.
À l'image de plusieurs municipalités, Kermaria-Sulard a finalement vu se monter deux listes in extremis, dans les dernières heures avant le dépôt en préfecture. Mais à la clôture des listes, le 26 février, 68 communes en France n'ont pas réussi à trouver de candidat. La fonction de maire effraie-t-elle ?
Un phénomène national
Selon l'Association des maires de France, près de 2 200 édiles ont jeté l'éponge entre juillet 2020 et mars 2025. Budget limité, conflits de voisinage, manque de disponibilité : certains élus locaux sont tentés d'abandonner.
Lorsqu'il a embauché une secrétaire à Kermaria-Sulard, Pierre Houssais ne s'attendait pas à ce qu'elle parte en long congé maladie. Il s'occupe depuis, jour et nuit, de rédiger tous les procès-verbaux à sa place.
« J'ai compté mes heures sur un tableau Excel, tous les soirs », raconte-t-il depuis son bureau niché en haut de sa petite mairie en granit. « Je préférerais passer quinze heures de plus par semaine avec les habitants... Là j'ai le sourire ! Mais je dors mal. Quand on est maire, on pense toujours à sa commune. »
Des obstacles dissuasifs
Le retraité au corps sec et musclé par le vélo semble avoir encore beaucoup d'énergie. Il la passe à convaincre ses connaissances de devenir maire en vantant son bilan. Son projet le plus abouti ? Solitrégor, un réseau de transport solidaire parti de rien à Kermaria-Sulard, qui compte désormais 200 chauffeurs dans 30 communes.
Le maire peut aussi compter sur la solidarité de ses habitants. Le clocher de l'église tombe ? Une cagnotte réunit près de 20 000 euros pour aider la commune. « Au niveau communal, on peut changer les choses ! C'est là où la démocratie s'exerce le plus », tente de convaincre l'optimiste Pierre Houssais.
Au début de l'année, une liste a bien tenté de se monter. Selon Le Télégramme, elle en a été dissuadée après que son leader a reçu un courrier menaçant d'un mystérieux corbeau. « Vous partez à l'échec et vous allez perdre en crédibilité », persiflait le corbeau.
Sa plume dissuade d'abord les candidats. Finalement, à la dernière minute, Kermaria-Sulard compte deux listes, l'une montée par des proches de Pierre Houssais, et une autre d'opposition. « C'est bon pour la démocratie ! », se félicite le maire.
Le même défi dans les Cévennes
Loin de la côte de granit rose, on retrouve des enjeux similaires dans les terres agricoles des Cévennes. Le 1er octobre dernier, un coup de massue s'est abattu sur le village de Grèzes, en Lozère. À 50 ans, le maire, joueur de rugby et agriculteur Yannick Charbonnier est mort subitement.
Un drame qui a laissé orpheline cette commune de 200 habitants, nichée au pied du « Truc de Grèzes », une petite colline arrondie qui jaillit dans le paysage. L'un de ses adjoints, Fabrice Baldet, a pris le relais pendant six mois. Désormais, il veut passer la main.
« C'est pas que ça ne me plaisait pas, c'est intéressant », souffle cet infirmier. « Mais là, je n'ai plus du tout le temps. J'allais signer des papiers en mairie sur ma pause déjeuner ou après le boulot, à 21 heures. C'est pas tenable. »
La menace de la tutelle
Fabrice Baldet s'est engagé il y a six ans comme conseiller municipal avant de devenir adjoint, puis maire par défaut. « Pour trouver un maire, j'ai commencé à faire passer le mot il y a quelques mois », raconte-t-il. « On s'est rendu compte que personne ne voulait suivre. »
Sur les dix membres du conseil municipal, quasiment personne ne se représente. Fin février, Fabrice Baldet envisage le pire : et si Grèzes n'avait plus de maire ? La préfecture lui rappelle la loi. Une poignée d'agents gérera provisoirement les affaires courantes.
Des élections pourront être réorganisées d'ici quelques mois. Le cas échéant, la commune serait placée sous tutelle. Voire fusionnée avec une voisine.
Des néophytes au pouvoir
« Pour les petites communes, le budget est limité, vous ne faites pas ce que vous voulez. Et puis les gens ne sont pas toujours faciles à gérer... », suppose Fabrice Baldet face à la pénurie de candidats. L'édile fait référence à un conflit de voisinage enkysté au sein du village.
« On n'a pas forcément envie de se mettre les gens à dos », observe une habitante. Palhers, la commune voisine de Grèzes, a trouvé un candidat au dernier moment. À un quart d'heure au nord, à Saint-Léger-de-Peyre, le maire âgé de 76 ans élu en 2001 se représente pour un cinquième mandat, faute de successeur.
À Grèzes, un courriel a été envoyé en février à tous les habitants sous forme d'appel à l'aide. « On a été obligés de faire du porte-à-porte », explique Fabrice Baldet. Un article alarmiste de Midi Libre mobilise les derniers hésitants.
Victoire : Grèzes parvient finalement à déposer une liste. Le nouveau conseil municipal sera en grande partie composé de néophytes, dont certains installés dans le village depuis à peine un an. À leur tête, un maire vierge de toute expérience politique, engagé pour sa motivation à la suite d'un entretien de trois quarts d'heure.
« Aura-t-il plus de temps à consacrer à son poste que l'infirmier ? » demande Fabrice Baldet. « Oui, je pense. Il est accordeur de pianos. »



