Un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée lundi devant son lycée à Lens, en marge d'une contestation lycéenne. Ce drame relance le débat sur l'usage des armes de force intermédiaire par les forces de l'ordre. L'IGPN (Inspection générale de la police nationale) a été saisie pour déterminer les circonstances exactes de l'incident. Les regards se tournent à nouveau vers la grenade de désencerclement, un outil central de la doctrine française du maintien de l'ordre.
Un outil pour protéger les forces de l'ordre
Ces grenades servent à disperser un groupe de manifestants violents ou à permettre à des policiers ou gendarmes de se dégager d'un guet-apens. Pour les responsables policiers, elles sont indispensables. Michel Chaballier, secrétaire général adjoint du Syndicat des Commissaires de la Police Nationale (SCPN), rappelle que « l'utilisation d'armes létales est évidemment complètement proscrite dans ce genre de situation ». Il ajoute : « Il faut donc un dispositif intermédiaire qui puisse permettre aux policiers de s'extirper de certaines situations, voire de guet-apens ou de prises à partie ultra-violentes. »
Selon lui, les manifestations classiques ont viré aux violences urbaines. Face aux tirs de mortiers, aux jets de projectiles et aux dégradations, les unités estiment devoir réagir immédiatement. En cas d'urgence, l'agent n'a pas le temps de solliciter sa hiérarchie. « On est presque un peu dans la légitime défense », fait valoir le commissaire, qui souligne la complexité d'intervenir face à un public jeune. « Ces individus utilisent les lycéens comme boucliers humains. Comment voulez-vous faire la distinction entre les lycéens qui viennent manifester légitimement et ceux qui viennent pour casser ? »
Un guide de prévention et une équation politique
Face à ce constat, le SCPN a publié un guide de prévention intitulé « Manifester : c'est ton droit, il y a des règles ». « Le but des policiers, c'est de permettre d'exprimer leurs revendications paisiblement. Dans la grande partie des cas, ça se passe bien », insiste Michel Chaballier. « Quand ça commence à tourner aux violences urbaines, il ne faut pas rester. »
Mais l'usage de ces grenades répond aussi à de lourds enjeux politiques. Pour Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip et spécialiste de la sécurité intérieure, équiper les forces de l'ordre en armes sublétales relève d'abord d'un impératif démocratique. « Il ne faut pas oublier que c'est une obligation pour les polices de fournir de l'armement intermédiaire. Ce qui ne veut pas dire que ça soit bien ou adapté. Mais dans une démocratie libérale, on ne peut pas laisser les policiers juste avec des armes à feu. Entre ça et rien, ils vont utiliser l'arme s'ils sont dans une situation dangereuse. »
Derrière la règle, le calcul est surtout politique. « Les syndicats de policiers sont assez puissants en France et on peut difficilement se les mettre à dos », poursuit le chercheur. « Si demain des policiers sont grièvement blessés ou lynchés parce qu'ils n'ont pas pu se dégager, cela va retomber sur le pouvoir. Le coup politique et médiatique d'un policier blessé est perçu comme plus élevé que celui d'un ou deux manifestants blessés. »
Un outil ancré malgré les évolutions
La doctrine française a pourtant connu des évolutions ces dernières années, avec le retrait de certaines grenades jugées trop dangereuses, comme la GLI-F4 à charge de TNT. Mais la grenade de désencerclement reste un pilier du maintien de l'ordre à la française, contrairement à la plupart des voisins européens qui privilégient la désescalade ou des outils à distance comme les canons à eau.
Alors que l'IGPN a déjà été saisie dix fois depuis le début du mouvement, le drame de Lens pose à nouveau la question : comment protéger les policiers sans risquer de mutiler des lycéens ?