Le Parti socialiste entre réforme et révolution : la synthèse impossible ?
Depuis l'époque de Jean Jaurès, chaque premier secrétaire du Parti socialiste tente sa propre synthèse entre « la réforme » et « la révolution ». Olivier Faure, l'actuel chef de file du parti à la rose, ne déroge pas à cette règle historique. Le 20 janvier dernier, lors de ses vœux à la presse, il s'est félicité d'avoir pris le pari de la négociation budgétaire, laissant croire à une possible libération de l'emprise de la gauche mélenchoniste et à l'achèvement d'une mue réformiste semblable à celle des sociaux-démocrates allemands lors du congrès de Bad Godesberg en 1959.
Pourtant, la suite de son discours semble enterrer cet hypothétique aggiornamento. « Ce budget n'est pas socialiste », a-t-il lancé, refusant ainsi de prêter le flanc aux accusations de « social-traîtrise ». Les notions de sérieux budgétaire ou de compétitivité ne font pas partie de son vocabulaire. Il réclame davantage de taxes et de dépenses publiques, révélant une tension psychanalytique entre le « ça » gauchiste et le « surmoi » centriste qui l'habiterait.
Le retour de Liêm Hoang-Ngoc, figure de la gauche radicale
Pour comprendre ce virage à gauche, il faut observer un visage particulier parmi les apparatchiks présents dans cette salle parisienne du 10e arrondissement. À la fin de l'allocution d'Olivier Faure, un homme aux lunettes et à l'éternel sourire discute avec des cadres près du buffet. Il s'agit de Liêm Hoang-Ngoc, secrétaire national en charge de l'économie depuis l'été dernier. En 2017, on le voyait derrière Jean-Luc Mélenchon lors des débats présidentiels télévisés.
Près de dix ans après avoir quitté le PS, Liêm Hoang-Ngoc fait son retour dans la maison socialiste, où il a longtemps combattu la tendance social-libérale. Économiste et professeur à la Sorbonne, il est l'auteur d'ouvrages au titre évocateur : « Il faut faire payer les riches ! Vive l'impôt » ou encore « Vive la dépense publique ». Sa ligne économique est jugée « assez naïve, pas franchement proeuropéenne, pas du tout pro-entreprises » par Xavier Timbeau, directeur de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
Au milieu des années 2000, Liêm Hoang-Ngoc était perçu comme le gauchiste de service, prompt à s'opposer au traité constitutionnel européen. « Liêm disait des inepties et ne se souciait pas du tout des déficits ! » juge une ancienne ministre socialiste. Dominique Strauss-Kahn méprisait ce représentant d'un socialisme qu'il considérait comme archaïque. « Liêm vient du trotskisme, pas de la social-démocratie. Au PS, il est resté sur une posture marxiste », analyse Jean-Christophe Cambadélis, ancien premier secrétaire du parti.
Un socialiste « old school » keynésien
Rencontré quelques jours plus tard dans un café parisien place de la Bastille, Liêm Hoang-Ngoc affirme : « Je ne suis pas social-démocrate, je suis socialiste ». Sa gauche est celle d'Henri Emmanuelli, son « père en politique », qui refusait l'ouverture au centre prônée par Michel Rocard. Une gauche nourrie aux théories économiques de Keynes, croyant à la relance par l'investissement public.
En 2015, lorsque François Hollande entérine son tournant social-libéral, il claque la porte du PS. « C'était le moment où la ligne Macron l'emportait sur la ligne Montebourg », explique-t-il. Il se rapproche alors du Parti de gauche puis de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, participant à l'élaboration du volet économique de son programme présidentiel de 2017. Mais il prend rapidement ses distances, dénonçant les méthodes autocratiques de Mélenchon.
« Je suis très “old fashion”. Il ne faut pas parler d'identité, de prolos blancs ou de racisés, mais du partage du gâteau, du pouvoir d'achat et de l'emploi », déclare-t-il aujourd'hui. Olivier Faure l'a chargé de refonder la doctrine du PS aux côtés de l'eurodéputée Chloé Ridel, qui avait également voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2017.
La gauchisation du logiciel socialiste
Les premières orientations dévoilées en février ont alimenté les accusations de mélenchonisation du parti : hausse du SMIC, semaine de quatre jours, nationalisations, taxation accrue, baisse des aides publiques aux entreprises... « Ce n'est qu'un document de travail avec une compilation de propositions parfois contradictoires », tempère Chloé Ridel.
Pour préparer le projet final prévu pour avril, Liêm Hoang-Ngoc et Chloé Ridel rencontrent des économistes et des intellectuels. Ces auditions, retransmises sur YouTube avec un succès limité, révèlent les nouvelles orientations du parti. Après l'exposé de Xavier Timbeau sur la conjoncture économique, Jean-Marc Germain, ancien frondeur durant le quinquennat de François Hollande, lance : « Il n'y a pas beaucoup de raisons de se lancer dans une chasse à la dépense publique, surtout pour nous, les socialistes. »
Quelques mois plus tard, l'économiste Lucas Chancel défend une taxation plus importante des dividendes et suggère que l'État entre au capital de certaines entreprises. « On revient là aux fondamentaux du socialisme, donc nous, ça nous va complètement ! » s'enthousiasme Liêm Hoang-Ngoc.
L'antithèse du bilan hollandais
En creux, ces auditions et le retour de Liêm Hoang-Ngoc symbolisent la gauchisation du PS, particulièrement sur les questions économiques. « En dix ans, le PS est passé de la politique de l'offre à la taxe Zucman ! » résume, exaspéré, un ancien Premier ministre. Cette gauche, aujourd'hui aux manettes du parti, se construit en antithèse du bilan de François Hollande. « Il a été élu sur un programme socialiste et a fait la politique du Modem », critique Liêm Hoang-Ngoc.
« Je dirais qu'on opère un retour aux sources de ce qu'était le socialisme démocratique », considère Chloé Ridel. Elle cite les travaux d'économistes qui inspirent le parti : Xavier Jaravel « pour lutter contre la baisse de la productivité en investissant dans le capital humain et l'innovation » ; Arnaud Orain et sa notion de « capitalisme de la finitude ». « Face aux désordres du capitalisme de prédation, nous défendons une économie qui préfère la coopération à la compétition », explique-t-elle.
Les critiques internes et externes
Mais ce verbiage conceptuel suscite des critiques au sein même du parti. « Les auditions et les documents de travail, c'est le boboland complet ! Je suis inquiet, la gauche est à côté de ses pompes », s'étrangle un député PS. « On passe des heures à parler de mobilité douce, mais on n'a pas de discours sur le pouvoir d'achat et la fiche de paie. On a confié le travail sur le programme à des intellos déconnectés. »
L'économiste Éric Heyer, approché par le PS, est sorti circonspect de ses échanges. « L'état d'esprit n'était pas de préparer un programme ou de le chiffrer, mais de venir expliquer ma vision de l'économie française. C'est plus une master class qu'un projet. Je ne suis pas sûr de savoir ce qu'ils pensent vraiment. »
Une ligne politique floue et changeante
La ligne du PS apparaît floue depuis neuf ans. Lorsqu'Emmanuel Macron réforme le marché du travail par ordonnances, les socialistes ont du mal à crier au scandale, car ce texte reprend les grandes orientations de la loi El Khomri adoptée sous leur gouvernement. Lors des négociations pour constituer la Nupes en 2022, ils avalisent la restauration de la retraite à 60 ans, alors qu'ils avaient adopté la réforme Touraine qui allongeait la durée de cotisation.
En 2024, après s'être distancié de LFI, le PS revient dans son giron avec un programme prévoyant la hausse du SMIC, des milliards de dépenses supplémentaires et le blocage des prix. « Consternant ! Ce projet irréaliste nous a fait passer pour des incompétents ! » peste un socialiste proche de Bernard Cazeneuve.
« Pour pouvoir s'allier et présenter patte blanche sur un passé qui aurait été une trahison, le PS a dû avaler le programme du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon », déplore Jean-Christophe Cambadélis. « On ne proposera pas la retraite à 60 ans », assure pourtant Liêm Hoang-Ngoc, sans donner plus de précisions. « Notre programme ne sera ni social-libéral ni dans la posture insoumise. »
La fin de la deuxième gauche
« Avec le retour des frondeurs comme Liêm Hoang-Ngoc ou Laurent Baumel, le PS a beaucoup de mal à redevenir un parti de gouvernement », analyse le politologue Pascal Perrineau. Cela rappelle certaines ambiguïtés du mitterrandisme à la fin des années 1970, quand la plume du projet socialiste était confiée à l'aile gauche du parti.
« La condition pour que le PS soit dans l'union de la gauche, c'est que la deuxième gauche soit oblitérée », relève Xavier Timbeau. Une aubaine pour Gabriel Attal et Renaissance. En privé, l'ex-socialiste, qui espère garder captifs les électeurs de centre gauche, juge que l'absence de mue du PS les empêchera de gagner en 2027.
« Au PS, c'est la victoire de la première gauche sur la deuxième. Ils cherchent des scalps pour l'opinion publique, flattent des clientèles en partant du principe qu'on a de l'argent dans les caisses. C'est open bar ! » fulmine Bernard Spitz, président des Gracques, un cercle de réflexion de la gauche libérale, et ancien conseiller de Michel Rocard.
Olivier Faure, qui fut le secrétaire général des jeunes rocardiens à 23 ans, a sûrement lu l'interview de Michel Raccord accordée au Point quelques semaines avant sa mort en 2016. Dans ce testament politique, l'ancien Premier ministre égratignait ces « gens qui pleurent la perte des signes identitaires de la gauche ». Il ajoutait : « Alors que partout émerge une social-démocratie réformiste, ralliée à une économie de marché régulée pour limiter chômage et inégalités, la gauche française se distingue ».
Après avoir flatté l'électorat insoumis et entretenu le flou sur la ligne politique, Olivier Faure reviendra-t-il à ses premières amours rocardiennes en recentrant le parti ? Liêm Hoang-Ngoc, lui, veille au grain pour empêcher tout retour en arrière vers la social-démocratie réformiste.



