La gauche sociale-démocrate se recompose face au Nouveau Front populaire
Recomposition de la gauche sociale-démocrate face au NFP

La gauche sociale-démocrate cherche sa voie après les municipales

En 2024, en pleine période de dissolution, Alexis Kohler, secrétaire général de l'Élysée, s'interroge auprès d'un vétéran du quinquennat Hollande. Comment expliquer que la gauche, profondément divisée depuis le 7 octobre, ait pu se rassembler en quelques heures seulement au sein du Nouveau Front populaire ? La réponse fuse, cinglante : « La politique, c'est pas un truc de philanthrope… » Cet adage à la Audiard trouve une nouvelle illustration dans les récents scrutins municipaux.

Les alliances controversées du Parti socialiste

Après des semaines à dénoncer les « propos antisémites » et les « caricatures complotistes » de Jean-Luc Mélenchon, le Parti socialiste s'est pourtant jeté dans les bras des Insoumis dans de nombreuses métropoles. Cette volte-face a réjoui le « lider Maximo », qui avait moqué ces « gros combinards » peu coûteux à acheter. Elle a en revanche désespéré ceux qui, en vue de 2027, comptaient sur ces élections pour marginaliser La France insoumise.

Raphaël Glucksmann, affaibli par la défaite du maire de Saint-Brieuc et le retrait de ses candidats des listes alliées aux mélenchonistes, apparaît une nouvelle fois impuissant face aux appareils politiques. Dans le même temps, des proches de François Hollande, à Brest ou à Tulle, ont pactisé avec LFI. Olivier Faure n'a pas manqué de le souligner. Quant à Carole Delga, présidente de la région Occitanie, qui affirmait début mars que « Mélenchon c'est fini », elle n'a pu empêcher l'alliance PS-LFI à Toulouse.

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Le réveil des barons anti-Insoumis

Au soir du second tour, les défaites des fusions roses-rouges à Avignon, Clermont-Ferrand et Toulouse ont redonné espoir aux barons de la gauche anti-Insoumise. « LFI est toxique pour la gauche ! » s'exclame le député Sacha Houlié. Dans la soirée du 22 mars, le maire de Paris Centre, Ariel Weil, échange successivement avec Raphaël Glucksmann et François Hollande. Tous s'accordent sur la nécessité de hausser le ton.

« Les électeurs ont tranché : ils veulent de la clarté », martèle Raphaël Glucksmann. Deux jours après le scrutin, François Hollande joue les (presque) candidats à la présidentielle dans une brasserie parisienne, aux côtés de Bernard Cazeneuve, Jérôme Guedj et Aurore Lalucq. Devant une assistance très sociale-démocrate, l'ancien président s'enflamme : « La gauche peut gagner l'élection présidentielle ! » Comprendre : sa gauche, pas celle d'Olivier Faure.

L'heure de la revanche pour la social-démocratie

Depuis plusieurs mois, la galaxie sociale-démocrate, laminée par le quinquennat Hollande et humiliée par le score d'Anne Hidalgo en 2022, croit l'heure de sa revanche venue. « En 2027, on veut gagner, pas se placer pour la suite ! » lance Raphaël Glucksmann début mars. Malgré un contexte difficile – extrême droite en hausse, prime à la radicalité, gauche éparpillée –, la gauche non mélenchonisée est persuadée d'avoir sa carte à jouer.

Premier objectif : saboter la primaire de la « petite gauche », comme la surnomme François Hollande. « Il ne peut pas y avoir de candidature d'union avec les écologistes ou les anciens LFI dès lors que nous ne partageons pas la même ligne », assène l'ex-président. Pour cette opération, les réformistes peuvent compter sur Boris Vallaud, qui s'est affronté à Olivier Faure lors du bureau national du 24 mars.

Vers une fédération sociale-démocrate ?

Les lieutenants sociaux-démocrates savent qu'il faudra mettre de l'ordre dans un espace politique fragmenté, de l'aile réformiste du PS à Place publique, en passant par La Convention de Bernard Cazeneuve. François Hollande et Bernard Cazeneuve plaident pour bâtir une « fédération » ou organiser un « congrès de la social-démocratie ». « Il faut que la gauche réformiste, Raphaël, Bernard, moi-même, nous retrouvions dès ce printemps », soutient l'ex-président.

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Des réunions ont lieu entre membres de Place publique et de l'opposition à Olivier Faure. Sur une boucle WhatsApp, on trouve Raphaël Glucksmann, Aurélien Rousseau, Aurore Lalucq et Carole Delga. L'écologiste Yannick Jadot rôde aussi dans les parages. Le bataillon social-démocrate rêve également d'embarquer l'ex-patron de la CFDT, Laurent Berger.

Rivalités personnelles et ambitions croisées

Problème : se renifler lors de rendez-vous discrets ne suffit pas à structurer une équipe. « Raphaël, Bernard et François n'ont pour l'instant pas montré leur capacité à se rassembler », soupire l'ex-ministre François Rebsamen. Chacun des trois mousquetaires est persuadé d'avoir la meilleure épée : à Cazeneuve la rupture précoce avec LFI, à Hollande l'expérience des crises géopolitiques, à Glucksmann le souffle de la nouveauté.

Entre leurs écuries, le cocon feutré de la social-démocratie tourne souvent au panier de crabes. « Ils se sont jetés dans les bras du NFP », griffe un cazeneuviste. « C'est une drama queen qui attend qu'on vienne le chercher », égratigne un cadre de Place publique à propos de Cazeneuve. « C'est le chouchou du boboland », pique un hollandais visant Glucksmann.

Les stratégies de conquête

Raphaël Glucksmann est persuadé que sa « digue » avec LFI lors des municipales, pendant que le PS se compromettait, lui bénéficiera. Ce lecteur du général de Gaulle veut impulser d'ici l'été une « dynamique puissante » avec un livre et un grand meeting. Objectif : s'imposer dans les sondages. « Il y a deux pôles à gauche : Glucksmann et Mélenchon, tout ce qui est au milieu est écrasé ! » lâche son entourage.

Plus discret médiatiquement, Bernard Cazeneuve creuse aussi son sillon avec des petits déjeuners à l'Assemblée réunissant des députés proches. « Bernard inspire confiance par sa clarté vis-à-vis de LFI », loue Stella Dupont.

Quant à François Hollande, il reste fidèle à ses méthodes : « Voir du monde matin, midi et soir », ratisser le terrain et soigner ses relations. L'ancien président croit à son retour et penche pour une candidature tardive, fin 2026 ou début 2027, se posant en recours si personne ne s'est imposé. « Comme ancien président, je n'entends pas m'engager dans une candidature de témoignage », glisse-t-il.

Le scénario « Monsieur X » et le dilemme programmatique

Et si le futur candidat ne se trouvait pas dans la triade Cazeneuve-Hollande-Glucksmann ? « Même si Glucksmann est en avance dans l'opinion, personne ne s'impose. Il y a un scénario Monsieur X ! » constate Pierre Moscovici. Déjà officiellement déclaré, Jérôme Guedj compte sur un ouvrage à paraître en juin. Plus à gauche, Olivier Faure et les pro-primaire n'ont pas dit leur dernier mot.

Reste l'ultime défi : la copie programmatique. Pour atteindre le second tour, les sociaux-démocrates doivent à la fois arrimer l'électorat de gauche non mélenchoniste et attirer les restes de l'électorat centriste. Raphaël Glucksmann prévoit d'allier investissements sur l'éducation et transition écologique à un discours proeuropéen, une fermeté régalienne et une réforme des retraites axée sur la pénibilité.

« Il ne faut pas parler qu'aux militants de gauche, mais à tous les Français », réplique Glucksmann, qui compte sur une droitisation d'Édouard Philippe pour ouvrir un espace au centre. « Il ne faut pas perdre la gauche, mais il faudra s'élargir », abonde François Hollande. « Les 3 à 4 % d'électeurs de gauche restés dans le macronisme vont faire la qualification au second tour », pronostique Pierre Moscovici.

En plein entre-deux-tours des municipales, Pierre-Yves Bournazel croise dans le métro parisien Raphaël Glucksmann accompagnant une sortie scolaire. Les deux hommes se congratulent pour leur clarté respective vis-à-vis des extrêmes. Serait-ce le début de la recomposition tant attendue ?