À un peu plus de six mois de l'élection présidentielle de 2027, les électeurs français expriment une majorité de sentiments négatifs et se disent en demande d'une rupture forte, selon la troisième vague de l'enquête électorale menée par SciencesPo Cevipof, Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l'institut Montaigne, en partenariat avec Ipsos, auprès de plus de 13 000 personnes.
Un moral au plus bas dans un contexte abrasif
Les résultats, publiés à la mi-septembre, dressent un constat sans appel : le moral des Français est au plus bas. Cette dégradation intervient dans un contexte marqué par un été caniculaire inédit, la flambée des prix de l'énergie, une inflation galopante, des records de dette publique, une remontée du chômage, des bouleversements géostratégiques et une instabilité politique et institutionnelle en France.
Antoine Bristielle, docteur en science politique et directeur de l'Observatoire de l'opinion de la Fondation Jean-Jaurès, souligne une évolution spectaculaire : « L'inquiétude est quand même passée de 38 % à 59 % en l'espace de cinq ans. La colère de 16 % à 30 %. La révolte de 14 % à 24 %. Donc, il y a une vraie augmentation majeure de cet état d'esprit extrêmement dégradé en France », observe-t-il.
Des avis partagés sur les retraites
L'enquête Ipsos-BVA, intégrée à cette vague, révèle des disparités notables sur les priorités budgétaires, notamment concernant les retraites. Sur l'âge minimum de départ, 34 % des sondés souhaitent le diminuer, 21 % l'augmenter, et 37 % estiment qu'il ne faut pas y toucher.
Concernant le nombre de trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein, seul un tiers (32 %) veut le diminuer, 42 % optent pour la stabilité, et 21 % choisissent une augmentation. Des différences apparaissent selon l'attachement partisan, avec des lignes de partage parfois marquées au sein d'une même famille politique, comme au PS et chez Place publique, où la moitié des partisans ne veut pas toucher à l'âge de départ, tandis que 27 % veulent le diminuer et 21 % l'augmenter.
Un sentiment de sinistrose généralisée
Antoine Bristielle renchérit : « Vous avez quand même 74 % des gens qui vous disent qu'elle va se détériorer. C'est passé en cinq ans de 45 % à 74 % ! Honnêtement, je n'ai jamais vu des chiffres comme ça dans les enquêtes. » Selon le politologue, ces états d'esprit « sont majoritaires au sein de toutes les catégories de la population, que ce soit en termes d'âge ou de proximité politique. Un peu moins quand vous êtes proche du bloc central, mais, néanmoins, ça reste majoritaire. Ça montre bien que le climat de crise généralisée que l'on vit en France, sociale, internationale, environnementale, voire, pour certains, identitaire et sécuritaire, crée ce sentiment de sinistrose particulièrement marqué dans le pays ».
Il note également une augmentation de la demande de transformation radicale : « C'est assez frappant, comment cette demande de transformation radicale a encore augmenté, en l'espace de quelques mois seulement. Et chez les électeurs du bloc central, la demande de changement en profondeur est majoritaire aussi, même chez les plus modérés, oui. »
Une bascule populiste pas inévitable
Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos, nuance ce constat dans Le Monde : « Dans un pays aussi inquiet que la France, l'option de renverser la table s'accompagne d'un risque évident de casser la vaisselle qui peut éloigner le vote d'une partie des Français » des offres les plus radicales. Il estime, en se projetant sur 2027, que « si une culture populiste imprègne de plus en plus le pays, une bascule ne semble pas inévitable ». Cette enquête révèle ainsi un électorat tiraillé entre désarroi et demande de rupture, mais dont les choix finaux restent incertains à l'approche du scrutin.