Le déni des chiffres et la quête d'approbation
Le rapport des responsables politiques à la vérité est, on le sait depuis longtemps, pour le moins... éloigné. La suspension récente de la réforme des retraites, alors que l'état des finances publiques devient particulièrement alarmant, donne une résonance toute particulière aux mots immortels de Blaise Pascal : « Dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se font haïr. » Naturellement, l'ambition première d'une grande partie de la classe politique contemporaine est d'être aimée ou, à défaut, de s'assurer les suffrages nécessaires lors des échéances électorales.
L'analyse économique d'un renoncement
L'économiste Éric Dor livrait récemment son analyse de ce renoncement dans les colonnes du Point, estimant sans ambages que les députés PS et LR ont purement et simplement abandonné « leur esprit de responsabilité » et « ne disent plus la vérité des chiffres aux Français ». Le résultat de cette attitude, selon lui, est sans appel : « la quasi-totalité de notre classe politique est dans le déni démographique et économique ». Cette critique acerbe met en lumière un phénomène qui dépasse largement le seul monde politique.
Une tentation universellement partagée
Mais il serait bien trop facile et même hypocrite de regarder nos élus avec un simple sentiment de supériorité morale. Cette tentation persistante d'abandonner ses convictions profondes pour être bien vu, pour obtenir l'approbation du groupe, constitue en réalité un trait anthropologique fondamental que nous partageons tous, sans exception notable. Nul besoin de faire de la politique professionnelle pour en être régulièrement victime dans notre vie quotidienne.
Nous sommes tous des politiciens intuitifs
Jonathan Haidt, professeur émérite de psychologie sociale à l'université de New York et auteur de nombreux ouvrages de référence dont le récent La supériorité morale, développe une thèse fascinante : notre raisonnement moral « s'apparente davantage à un politicien à la recherche de votes qu'à un scientifique à la recherche de vérité ». Cette métaphore puissante éclaire d'un jour nouveau nos comportements individuels et collectifs.
L'obsession du regard d'autrui
La première raison pour laquelle Jonathan Haidt estime que nous fonctionnons tous comme des « politiciens intuitifs » tient à une réalité psychologique fondamentale : « Nous sommes obsédés par ce que les autres pensent de nous, bien qu'une grande partie de cette préoccupation soit inconsciente et invisible à notre propre regard ». Cette obsession, souvent niée, guide pourtant une part considérable de nos décisions et de nos justifications.
Le psychologue s'appuie notamment sur les travaux pionniers de son collègue Philip Tetlock. Pour tester empiriquement cette hypothèse, ce dernier a mis en place des expériences d'une simplicité trompeuse. On présente par exemple à des sujets tous les éléments d'un dossier judiciaire complet et on leur demande de décider si l'accusé est coupable ou innocent. Dans un premier cas de figure, on n'interfère absolument pas dans leur processus décisionnel : ils savent pertinemment que personne ne leur demandera de justifier leur verdict. Dans le second cas, on les prévient suffisamment tôt qu'ils devront expliquer et défendre leur choix devant une autre personne.
Le changement radical induit par la reddition de comptes
Les résultats sont édifiants. Quand les participants sont « livrés à eux-mêmes », sans pression sociale particulière, ils se fient majoritairement à leur première intuition : raisonnement souvent paresseux, confiance exagérée dans leur jugement initial, soit exactement les mêmes biais cognitifs déjà bien documentés par la psychologie de la décision. En revanche, et c'est là que tout bascule, dès qu'ils savent qu'il leur faudra rendre des comptes et justifier leur position, ils deviennent immédiatement plus méthodiques, plus besogneux, plus rigoureux dans leur approche.
L'attaché de presse intérieur et le biais de confirmation
On pourrait naïvement croire que cette évolution constitue une victoire éclatante pour les rationalistes : il suffirait donc de mettre les gens sous pression, de les rendre « responsables » de leurs choix, pour qu'ils se mettent enfin à penser comme des scientifiques, calmement, objectivement, à la seule recherche de la vérité. Sauf que la réalité observée est tout autre et bien plus complexe.
L'intelligence au service de nos positions
Nous serions tous, à des degrés divers, victimes du fameux biais de confirmation : un usage particulier et biaisé de notre intelligence mis au service d'une seule cause, la nôtre, où nous empilons les arguments et les justifications sophistiquées pour défendre une position déjà choisie à l'avance, souvent de manière intuitive. « La pression de rendre des comptes ne fait qu'augmenter la réflexion confirmative. Nous faisons davantage d'efforts pour donner l'impression d'avoir raison que pour avoir raison », résume avec une lucidité cruelle Jonathan Haidt.
Dans toutes les études que le psychologue reprend et analyse, la volonté profonde de plaire aux autres, d'obtenir leur approbation, prend systématiquement le pas sur la recherche désintéressée de la vérité. « Le raisonnement conscient fonctionne comme un attaché de presse qui justifie automatiquement toute prise de position du président. Avec l'aide de notre attaché de presse intérieur, nous sommes capables de mentir et de tricher souvent, puis de le dissimuler si efficacement que nous nous convainquons nous-mêmes de notre innocence », écrit-il dans ses travaux.
Le mythe tenace du libre penseur
Rien de véritablement surprenant dans cette analyse d'un point de vue anthropologique élargi. Pendant des millions d'années d'évolution, notre survie individuelle et collective a directement dépendu de notre capacité à nous faire accepter, à gagner et à maintenir la confiance des petits groupes sociaux auxquels nous appartenions. Pourtant, tout le monde a déjà croisé au moins une personne qui vous assure mordicus, avec une conviction inébranlable, qu'elle se moque éperdument du regard des autres, qu'elle est un authentique libre penseur. C'est beau sur le plan rhétorique, mais aux yeux des chercheurs en sciences sociales, c'est peu crédible d'un point de vue empirique.
L'expérience révélatrice de Mark Leary
Jonathan Haidt raconte avec précision comment Mark Leary, un autre de ses collègues chercheurs, a décidé de mettre sérieusement à l'épreuve ces non-conformistes autoproclamés. Il a réuni deux groupes distincts d'étudiants : le premier composé d'individus avouant sans complexe leur sensibilité au regard d'autrui, et le second constitué de « rebelles » affirmant avec force être totalement et définitivement insensibles à l'opinion publique.
Le dispositif expérimental mis en place constitue un piège psychologique d'une redoutable perfection. Isolé dans une pièce neutre, chaque sujet doit parler de lui-même, de sa personnalité, de ses convictions, face à un simple micro. Devant ses yeux, un écran affiche en continu une note variant de 1 à 7, censée représenter fidèlement l'intérêt grandissant ou décroissant d'un auditeur caché. En réalité, Mark Leary manipule les chiffres de manière aléatoire : pour certains participants, la note s'effondre littéralement minute après minute, simplement pour observer et mesurer leur réaction psychologique.
L'existence démontrée du « sociomètre »
Si l'estime de soi du premier groupe, celui des individus avouant leur sensibilité sociale, s'écroule sans grande surprise, celle des prétendus « non-conformistes » subit un choc psychologique quasi identique en intensité. Malgré leurs grands principes affichés, leur boussole intérieure reste secrètement mais profondément aimantée par l'approbation sociale. Mark Leary en tire une conclusion scientifique robuste : l'existence avérée d'un « sociomètre » universel : un radar inconscient qui scanne en permanence, à notre insu, notre valeur et notre statut aux yeux des autres membres du groupe social.
Jonathan Haidt conclut ses analyses par une réflexion qui rejoint étrangement le constat pascalien : « Parce qu'être préoccupé par l'opinion des autres nous fait paraître faibles et vulnérables, nous (tout comme les politiciens professionnels) nions souvent avec véhémence que nous nous intéressons aux sondages d'opinion publique. Mais le fait scientifique établi est que nous nous soucions énormément de ce que les autres pensent réellement de nous. Les seules personnes connues pour ne pas posséder de sociomètre fonctionnel sont, précisément, les psychopathes cliniques ».
La racine naturelle de nos déguisements
De quoi partager finalement, avec une certaine mélancolie, le triste constat que dressait déjà Blaise Pascal dans ses Pensées il y a plusieurs siècles : « L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité, il évite soigneusement de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur ». Une racine que la psychologie sociale contemporaine ne fait que confirmer et éclairer sous un jour nouveau.



